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Des musées dans l’œil du cyclone

  • La crise politique n’est pas sans conséquence sur les musées fédéraux, soit les plus prestigieux… Dans ce contexte, les Musées royaux des beaux-arts de Belgique créent la polémique.
Le 9 mars, c’est un étrange rituel qui a animé le hall du Musée des beaux-arts de Bruxelles. À chaque nom égrené, tiré d’une longue liste d’artistes comprenant tant Francis Bacon que les Belges Marcel Broodthaers ou Luc Tuymans, la foule répondait en scandant « absent ». Enjeu de ce happening inhabituel ? Dénoncer la fermeture, effective depuis le début du mois de février, des salles d’art moderne et contemporain des Musées royaux des beaux-arts de Belgique où ces artistes étaient exposés. Pour combien de temps ? Nul ne le sait encore. Si la tourmente politique que traverse la Belgique semblait avoir, jusque-là, relativement préservé le monde des musées, le climat est manifestement en train de changer. En raison d’une politique muséale devenue la compétence des communautés flamande et française, la grande majorité des musées belges ne subissent pas les conséquences de la crise. Mais tel n’est pas le cas des quelque musées fédéraux, qui sont aussi les plus visités par les touristes. Ainsi des Musées royaux des beaux-arts, des Musées royaux d’art et d’histoire, à Bruxelles, mais aussi du Musée royal de l’Afrique centrale, situé à Tervuren, qui sont encore sous la tutelle de l’État central. Ils y sont placés sous la responsabilité du ministre de la Recherche scientifique, mais, depuis le 22 avril 2010, le gouvernement démissionnaire ne gère qu’en « affaires courantes ».Dans ce contexte, la voie serait-elle libre pour des prises de décision qui ne font pas nécessairement consensus ? C’est ce que semblent penser plusieurs observateurs à la suite du choix de Michel Draguet, directeur des Musées royaux des beaux-arts, de fermer les salles d’art moderne de son musée pour les transformer en un « Fin de siècle Museum », soit un espace dédié à l’art de la fin du XIXe siècle – la période de spécialité universitaire de l’intéressé. « Au cours de mes six années de mandat, j’ai déjà passé deux ans en affaires courantes avec des ministres qui ne prennent pas de décision. Il faut continuer à aller de l’avant », explique ce dernier. En 2009, il avait déjà été à l’origine de l’ouverture du Musée Magritte (lire le JdA no 306, 26 juin 2009), avec, à la clef, un succès public et commercial pour un lieu un peu abusivement dénommé « musée ».
« Electrochoc »
Pour les détracteurs de Michel Draguet, qui dénoncent une logique mercantile, celui-ci tenterait de réitérer son coup en ciblant cette fois-ci une autre valeur patrimoniale forte de Bruxelles, l’Art nouveau. Le parcours reposerait sur des collections piochées dans les musées fédéraux, mais aussi sur les pièces issues d’une dation de la famille Gillion-Crowet faite à la Région bruxelloise – avec obligation d’exposition avant 2012.

De son côté, Michel Draguet se défend, arguant du fait que le musée d’art moderne avait déjà été réduit à la portion congrue en étant confiné au niveau – 8 du musée. Lors de son ouverture, dans les années 1980, le choix avait alors été d’enterrer les aménagements pour clore une polémique sur l’architecture contemporaine. « Le musée d’art moderne était au fond d’un trou, cette situation n’était pas optimale. Tant qu’on ne le ferme pas, personne ne se rendra compte de la situation. Cet électrochoc aura servi à cela », plaide Michel Draguet, qui affirme défendre ainsi la nécessité de construire à Bruxelles un vrai musée d’art moderne et contemporain avec une architecture audacieuse. Avec Philippe Mettens, président du service public fédéral de la Politique scientifique, il cosignait ainsi, en janvier, un texte militant pour une canalisation en faveur de la culture des énergies déployées lors de la candidature néerlando-belge au Mondial de football 2018, texte intitulé « L’élan du foot au service d’un grand projet culturel ». D’après Michel Draguet, des acteurs privés seraient prêts à soutenir un tel projet. Ce qui représenterait un changement radical dans un pays où, d’après André Gob, professeur de muséologie à l’Université de Liège, « la politique culturelle a toujours été un parent pauvre ».

Régionalisation en cours
L’argument de la construction d’un nouveau bâtiment fait pourtant tousser quelques spécialistes, d’autant qu’aucun calendrier n’a été encore été précisé avec sérieux. « Il est inimaginable que l’État fédéral investisse un euro dans ce type de projet, qui se fera peut-être, mais dans vingt-cinq ans ! », s’étrangle un conservateur. Car chez les spécialistes des musées, c’est désormais l’inquiétude qui domine alors que les mécanismes fédéraux commencent à se gripper. « Objectivement, les musées fédéraux constituent un problème que tout le monde connaît car ils sont un reliquat de l’État central », estime ainsi François Mairesse, ancien directeur du Musée royal de Mariemont aujourd’hui professeur de muséologie à la Sorbonne. Dans un contexte de délitement du gouvernement fédéral, personne ne semble aujourd’hui en mesure d’affirmer que ces établissements pourraient être préservés par le mouvement de défédéralisation. « La logique en cours est de donner moins de compétences à l’État central. Il faut donc tenter de trouver chaque fois des choses à régionaliser. À terme, le cas se présentera inévitablement pour ces établissements, d’autant plus que la classe politique est assez peu sensible à la culture », poursuit François Mairesse.

Par le passé, deux musées ont été transférés : le Musée des beaux-arts d’Anvers, transféré à la Flandre, et le Musée royal de Mariemont, donné en gestion aux Wallons. Sans encombre car ils étaient implantés dans les régions concernées. Un scénario similaire pourrait désormais concerner le Musée royal de l’Afrique centrale de Tervuren, situé en territoire flamand, mais les Wallons s’y opposent, en raison de la valeur symbolique de cet ancien musée colonial. Quant aux musées bruxellois, la situation est encore plus complexe. « La tendance consiste à dire qu’il reviendrait aux deux communautés de gérer les établissements fédéraux, explique François Mairesse. Mais tout le monde n’est pas d’accord pour investir dans les musées, notamment en Flandre. De son côté, la communauté française n’a pas d’argent. Car le nerf de la guerre, c’est bien l’argent. » Mais en matière culturelle, parler de partition revient à convoquer le spectre de la bibliothèque de Louvain, dont les collections ont été scindées arbitrairement en deux entités lors de la séparation des universités, dans les années 1960. « C’est un véritable traumatisme », reconnaît André Gob, qui ne veut pas imaginer un tel scénario pour les fleurons du patrimoine muséal belge. D’autant que le transfert d’une autre institution fédérale, le Jardin botanique de Meise, lancé en 2001, n’est toujours pas achevé du fait de querelles communautaires. « Il est inimaginable que ces musées soient scindés, explique André Gob. Dans l’hypothèse où il reste encore quelque chose de la Belgique, il faudra mettre sur pied un système de fondation pour éviter une division des collections. » Et si la Belgique disparaît totalement ? « Alors il y a le risque de les voir passer sous la responsabilité d’une fondation de droit privé. »

« Instrument politique »
C’est dans ce contexte d’incertitude que Michel Draguet, « une personnalité forte avec une vision qui ne fait pas consensus, ce qui augmente à la complexité », commente un chef d’établissement, tente de jeter ses dés. Car depuis 1988, les musées fédéraux bénéficient d’une importante autonomie de gestion. Le directeur des Musées des beaux-arts, qui est aussi celui des Musées d’art et d’histoire par intérim, entend jouer une partie à plusieurs bandes. Il s’est en effet porté candidat à la direction d’un grand pôle « arts » qui chapeauterait les Musées des beaux-arts et les Musées d’art et d’histoire ainsi que l’Institut royal du patrimoine artistique. Son projet : « reproblématiser cet ensemble patrimonial qui n’est pas assez valorisé », c’est-à-dire en réorganiser les collections selon des thématiques précises. Face à lui, un autre candidat axe son projet sur les seuls Musées d’art et d’histoire. Ancien directeur des Musées de Liège et de la maison de ventes Pierre Bergé, Constantin Chariot entend pour sa part, a contrario, renforcer la visibilité de ce vaste ensemble muséal pour en faire un grand « musée royal des civilisations », sur le modèle du British Museum à Londres. Soit un refus clair et net d’une polarisation sur certains thèmes qui pourraient passer de mode.

Les mandats des directeurs des établissements scientifiques fédéraux respectifs expirent le 31 avril, mais le gouvernement fédéral tarde à trancher entre ces deux visions, qui engagent pourtant l’avenir des plus grands musées belges. « Tout cela montre à quel point le musée peut être un instrument politique. Comment la naissance d’un État a impliqué une réflexion sur les musées, et comment, quand l’État se délite, les musées sont au cœur du problème, note François Mairesse. Les musées sont un bon baromètre du rôle joué par l’État. » Dans le cas belge, la pression atmosphérique a chuté brutalement. Signe d’un avis de gros temps.

Sophie Flouquet, Le Journal des Arts – n° 345 – 15 avril 2011

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