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Les collections privées & l’avenir des collections publiques

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Bernard Marcelis, « Collections privées en Belgique », L’Art Même, p. 20-21, n° 54, 1er trimestre 2012.

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PARC À THÈME MUSEUM

Nom d’une pipe ! Un musée manque à l’appel. Fin février, Bernard Villers a poussé une gueulante d’artiste, quant il s’est rendu compte de la fermeture sine die du Musée d’Art moderne de Bruxelles (MAM). Facebook a relayé son billet d’humeur, rédigé sous le coup d’une conférence de presse au cours de laquelle le directeur général, Michel Draguet, a confirmé — c’était prévu depuis quelques années — que ledit musée serait remplacé en 2012 par un Fin de Siècle Museum (FSM), formé par la collection du XIXème siècle et la dation Gillion Crowet, un ensemble exceptionnel d’Art nouveau [1].

Fort de l’opération (financièrement) réussie du Musée Magritte Museum (MMM), Michel Draguet a beau jeu de défendre l’idée d’un réveil des Musées Royaux des Beaux-Arts, plongés depuis des lustres dans une sorte de torpeur, contrée, il est vrai, par un cycle de grandes expositions monographiques (Ensor, Khnopff,  Delvaux, Magritte, Panamarenko) qui ont donné une visibilité internationale au MAM. Quoi qu’il en soit, la tendance dix-neuviémiste, entre l’art ancien et Magritte, est dans l’air du temps depuis un moment. On pense à l’exposition Bing, en 2006, à la présentation de vingt pièces de la dation Gillion Crowet en 2006-2007 — préfiguration au FSM —, et à un focus, bientôt, sur l’hôtel Aubecq (Horta) dans les salles Boël.

Parallèlement à la substitution d’un musée à un autre dans le bâtiment souterrain, œuvre problématique de l’architecte Roger Bastin, Michel Draguet se défend de vouloir supprimer le MAM, avançant qu’il ne cesse d’œuvrer, depuis 2005, à la possibilité d’installer les collections des XXème et du XXIème siècles dans « le Vanderborght », bâtiment du centre où se trouve provisoirement le Dexia Art Center. Mais voilà, cet immeuble ne ressortit pas au patrimoine immobilier fédéral, et il devrait être mis en chantier, ne correspondant pas aux normes muséales. Il ne s’agit donc que d’une hypothèse, en regard d’une autre, qui consisterait à construire un nouveau MAM, les concours d’architecture type « star system international » ayant la cote. On sent bien, aussi, que cette situation ne pourrait bouger que grâce à un apport de capitaux privés. En attendant, les collections du MAM feront l’objet de prêts, d’expositions itinérantes ou temporaires, celles-ci dans le Patio du Musée d’Art ancien, comme l’accrochage actuel, conçu par Frederik Leen et Francisca Vandepitte, qui sera prolongé au-delà de l’été, décliné ensuite par diverses personnalités sur le mode du « cadavre exquis ».

Mais entre cadavre exquis et chaises musicales, et malgré le côté « produit d’appel » du FSM, on est face à un imbroglio dont l’orientation idéologique transparaît tout de même. « Le problème des musées », pour reprendre un beau titre à Paul Valéry, n’est plus un encombrement d’œuvres qui se nuisent les unes les autres, mais plutôt une question mal résolue d’espace public. On a fermé le MAM sans savoir ni quand ni où il rouvrirait, la solution Vanderborgt n’étant actuellement qu’un plan tiré sur la comète. La dation Gillion Crowet, à forte teneur en arts décoratifs modernes, aurait eu sa place, nouvelle locomotive, aux Musées Royaux d’Art et d’Histoire (MRAH) — Cinquantenaire —, où était d’ailleurs annoncé pour 2012 un projet de salles Art nouveau, sans doute perfectible, mais qui a été torpillé. On parle de la possibilité de vider le Musée des Instruments de Musique (MIM), dont les collections relèvent des MRAH, au profit de l’art moderne ; dans un bâtiment en partie Art nouveau. Et l’idée d’une nouvelle construction est agitée sans trancher entre « effet Bilbao » et « effet Beaubourg ». On aurait aussi pu imaginer, dans ce redéploiement où manque une case, la dation Gillion Crowet rue des Ecuyers, car après tout, les Ets Vanderborght Frères étaient spécialisés en ameublement et décoration. Ce qui aurait évité de couper Magritte de ses contemporains.

Michel Draguet souligne qu’avant l’ouverture du MMM, par leur nombre, les Magritte étaient un « kyste » dans le panorama XXème-XXIème. Il trouve aussi qu’il ne faut pas faire de fixation sur la répartition par siècles, et qu’un décloisonnement pourrait être envisagé ; comme à la Tate Modern. Mais au MMM, on est accueilli dans la pénombre par des agents Securitas et des caméras infrarouge, et les projecteurs à découpe font tendre le tableau vers la carte postale ; c’est un bunker financé par GDF Suez. René Magritte, quoi qu’on en pense, valait largement mieux. Mais, bon nombre des détracteurs du MMM n’ont pas même pris la peine de le voir, par défiance sans doute vis-à-vis du phénomène commercial. Cette visite s’impose pourtant, pour évaluer l’empire des clichés à l’œuvre au sein du musée. Les communiqués de presse sont assez clairs, avec leurs formules entrepreneuriales : « développement d’une économie de sortie de crise », « relation inter regio proactive » ou « ville musée axée sur une économie de la connaissance ». Sans oublier l’antienne du « développement durable ». Et bien sûr, le musée dédicacé au XIXe siècle le sera « dans sa dynamique moderniste ». En l’occurrence, ça commence en 1863  — Salon des refusés à Paris [2] —, ce qui veut dire qu’il y aura sans doute, au final, nonobstant la fermeture du MAM, plus d’œuvres modernistes à voir qu’auparavant. C.Q.F.D.

Au-delà de ces considérations, une inquiétude plus aiguë se profile : celle du syndrome de 1959 ! « Pendant les trois années suivantes le public belge et le public international furent entièrement privés de Musée d’Art Moderne. Et cela alors que les évolutions de l’art appelaient comme jamais l’existence d’un lieu de confrontation. La jeunesse est coupée des collections d’art moderne des Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique. Les chercheurs, les artistes, les critiques, les enseignants sont démunis d’un outil culturel auquel il sont droit et dont ils ont besoin. » [3] Oui, l’Histoire repasse parfois les plats : de 1962 à 1984, ledit public a dû se contenter d’expositions temporaires…

Ce que les publications officielles rappellent moins, c’est ce à quoi l’architecte Roger Bastin a été en bute, quand il s’est agi de concevoir le MAM. Ses études ont commencé en 1967, tirant parti du trou issu d’une peu glorieuse opération de façadisme liée à la transformation du Mont des Arts, où l’on édifiait l’actuelle Albertine, d’allure néo-fasciste. Dès ses premières esquisses, Bastin avait trouvé une manière d’ajouter un fragment d’architecture nouvelle au site, digne du Palais des Beaux-Arts de Horta, dans un ensemble dominé par des styles « néo ». L’épisode suivant, qui a produit les ignominies entre la Gare centrale et la Grand-Place, a été celui dit des « luttes urbaines », aux relents rétrogrades, avec un interdit posé par l’A.R.A.U. : les quelques maisons (sans grand intérêt) subsistant au Mont des Arts devaient être maintenues. Ces « logements » sont aujourd’hui des bureaux. Le petit jardin attenant est fermé au public. Et la place du Musée est un endroit mort où les baies du rez-de-chaussée sont fermées par des grilles. Le maintien de cet îlot a privé le public, sur la surface correspondante, en considérant les sous-sols, de dix à douze étages qui auraient été bien utiles aujourd’hui.

Des lacunes de la collection d’art moderne aux espaces urbains dévalorisés, et ce depuis des décennies, c’est bien d’un déficit d’espace public qu’il est ici question. Aujourd’hui, au vu de ce qu’est le MMM, on peut redouter que les travaux en cours n’aboutissent qu’à une instrumentalisation supplémentaire de l’institution par des logiques calquées sur le business privé, sous couvert de city branding culturel. L’ombre qui plane est sans équivoque : c’est le spectre du parc à thème, avec ses attractions spectaculaires, qui fait du monde à la caisse, qui désamorce tout ce que la création peut avoir de subversif, et qui cache les « petits maîtres » inconnus au Japon. Et Magritte, dans cette affaire, est au Panthéon des Hergé, Merckx et autres Brel. Dans un texte célèbre, Umberto Eco s’est amusé des finalités de Disneyland, [4] renvoyant subtilement à Louis Marin : « Une utopie dégénérée est une idéologie réalisée sous la forme d’un mythe. » [5] N’est-ce pas de cela qu’il s’agit, désormais, au Mont des Arts ?

Le 9 mars dernier, autour de Bernard Villers, deux cent cinquante personnes se sont rassemblées au musée pour protester, scandant les noms des artistes de la collection renvoyés aux réserves. Les médias y ont largement fait écho. Le premier mercredi du mois suivant (jour d’entrée libre), un nouveau groupe s’est retrouvé là, pour une minute de silence et un étonnant Bella Ciao face à l’entrée barrée du MAM. Situation inéluctable ? Une pétition circule. Des interpellations parlementaires sont au programme. Un site web et des articles de fond arrivent. Et d’autres premiers mercredis du mois sont ouverts à l’imagination protestataire. Personne n’a bougé lors de l’ouverture du MMM, mais cette fois le passage en force de Michel Draguet suscite une réelle opposition, parce qu’il procède de diktats inféodés au box-office.

Raymond Balau,

L’ART MÊME • # 51 • (juin 2011)


[1] Dation à la Région de Bruxelles Capitale estimée par Christie’s à 36 millions d’euros.

[2] Accessoirement création de la Société libre des Beaux-Arts à Bruxelles.

[3] Extrait de la brochure de présentation du Musée d’Art Moderne à Bruxelles, Service des Relations publiques du Ministère des Travaux publics, Bruxelles, 1973, p. 11.

[4] Umberto ECO, La cité des automates, in La guerre du faux, Grasset, Paris, 1985, pp. 43-59.

[5] Louis MARIN, Dégénérescence utopique : Disneyland, in Utopiques : jeux d’espaces, Les Éditions de Minuit, Paris, 1973, pp. 297-324.

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