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Après la démission de Michel Draguet du Cinquantenaire, quel avenir pour les musées bruxellois ?

Le plan de réformes des institutions scientifiques fédérales recalé par le ministre de tutelle

Un avis de tempête avait été lancé ces dernières semaines avec une journée du lundi 10 février annoncée comme particulièrement agitée pour les projets de réformes que l’Administration belge de la politique scientifique cherchait à faire passer depuis plus de trois ans (voir notamment). Très contestés par plusieurs directions et de nombreux membres du personnel des institutions, leurs promoteurs avaient été contraints de revoir les plans en question. Une nouvelle mouture, résultat d’innombrables discussions rendues nécessaires par les faiblesses du projet, a été proposée le lundi 10 dernier par Philippe Mettens, président de l’Administration de la politique scientifique, au ministre de tutelle, Philippe Courard. Celui-ci estima la note insatisfaisante et qu’il ne pouvait suivre son fonctionnaire. Le plan de réformes, très loin de faire le consensus auquel essaie de faire croire Philippe Mettens, ne sera donc pas présenté en l’état au gouvernement. Comme des élections sont prévues en mai prochain, il ne faut rien espérer avant de nombreux mois, la formation du prochain gouvernement risquant d’être particulièrement laborieuse.

Exit le « Pôle Art »

Voyons en quoi les derniers épisodes de ce mauvais feuilleton ont des retombées sur les Musées royaux des Beaux-Arts de Bruxelles (MRBA) et sur les Musées royaux d’Art et d’Histoire (communément nommés le Cinquantenaire). Rappelons d’abord qu’il avait été initialement envisagé de rassembler au sein d’une entité nommée « Pôle Art » ces deux musées auxquels allait être adjoint également l’Institut royal du Patrimoine artistique (Irpa). Ce n’était un secret pour personne que la fonction de directeur de ce pôle était destinée à Michel Draguet. Ce projet revenait à neutraliser la spécificité de l’Irpa et sa position de centre internationalement reconnu non seulement en matière de conservation et de restauration des œuvres d’art mais aussi de recherche en histoire de l’art. La direction de l’Irpa s’opposa à ce projet avec pour heureuse conséquence, confirmée par la décision ministérielle de lundi dernier, que l’établissement gardera finalement son statut autonome. Restait le sort des deux musées dont on sait que le premier est dirigé par Michel Draguet et que le second l’est de manière intérimaire (depuis 3 ans et demi !) par la même personne. Le plan présenté par Mettens après révision prévoyait que la fusion des deux musées soit maintenue et qu’ils soient placés sous la houlette du seul Michel Draguet. Le ministre y a renoncé également. Chaque musée garde dès lors lui aussi son autonomie. Et la démission de Michel Draguet au poste de directeur intérimaire du Cinquantenaire a été confirmée par un communiqué (Voir La Libre Belgique du 14 février 2014). Le ministre entend d’ailleurs ouvrir au plus vite un poste spécifique de directeur général des Musées royaux d’Art et d’Histoire1.

Un grand danger est donc – du moins pour le moment – écarté puisque la fusion des deux musées constituait un des éléments essentiels à la mise en œuvre des projets de Michel Draguet qui comptait notamment puiser dans les collections du Cinquantenaire pour étoffer les multiples musées dont il envisageait la création. Parmi les plus grandes inepties annoncées figurait, on s’en souvient, un projet de « I Fiamminghi Museum » qui n’envisageait rien de moins que le déménagement aux MRBA de retables sculptés gothiques du Cinquantenaire ! A l’heure actuelle cette perspective-là est abandonnée.

Des problèmes loin d’être résolus pour autant

En ce qui concerne d’une manière plus générale l’avenir des musées, le coup de frein donné aujourd’hui est certes le bienvenu. Mais il ne faut pas se faire d’illusion : il est loin de tout résoudre car la manière dont ils ont été gérés durant la dernière décennie a placés ces établissements en fâcheuse position. On était arrivé au bord de l’implosion dans le cas du Cinquantenaire. Quant à la réputation des MRBA, déjà peu brillante suite aux fermetures successives de salles et autres mesures inadéquates, elle est au plus bas depuis le scandale inimaginable des perceuses (nécessitant l’apport de quantités énormes d’eau) mises en activité dans la toiture couvrant directement les salles où se trouvaient des panneaux venus des quatre coins du monde à l’occasion de l’exposition Van der Weyden qui dut être fermée en catastrophe trois jours après son vernissage (voir la brève du 22/11/13 sur ce site). La pente à remonter est raide ! Les exploits de Michel Draguet avec son musée Magritte d’abord, puis avec son « Fin-de-Siècle », n’auront été que des cache-misère. Ceci ne veut pas dire qu’il est responsable de la totalité du désastre. Car il est vrai que lors de son entrée en fonction (il y a neuf ans !), il a hérité d’institutions déjà mal en point. Hélas, pendant cette quasi décennie de pouvoir, au lieu de faire face aux défis faciles à identifier mais ingrats, il multiplia les gesticulations, préférant les opérations tape-à-l’œil à la gestion sage, négligeant les urgences (ne serait-ce que par la définition des priorités dans l’entretien des bâtiments) au profit de l’événementiel et de projets irréalisables (que ses défenseurs qualifient généreusement de visionnaires !). Il est donc bien illusoire de croire que les décisions prises aujourd’hui par le ministre vont beaucoup améliorer une situation que de plus en plus de monde s’accorde à considérer comme désastreuse2. Et rien ne compensera jamais l’énormité du temps et de l’argent perdus !

En ce qui concerne le Cinquantenaire, la démission de Michel Draguet fait ressortir au grand jour l’anomalie fondamentale que constitue l’absence de directeur nommé. Il n’y a d’ailleurs pas non plus de directeur nommé à l‘lrpa depuis trois ans. Le ministre a promis de remédier à cette situation. On l’attend. Mais la proximité des élections ne laisse pas augurer une solution rapide.

« Le Cinquantenaire se délite »

(…)

Le devenir des Musées des Beaux-Arts

S’il l’on se réjouit grandement que le ministre Courard se soucie du Cinquantenaire, l’attention qu’il porte aux MRBA nous paraît en revanche décevante, voire inquiétante, à tout le moins très insuffisante. Puisqu’il le faut, rappelons donc une fois de plus que les toitures des MRBA percent en divers endroits, que des travaux lourds menés dans plusieurs salles (jadis dévolues aux collections des XVe et XVIe siècles) sont à l’arrêt depuis des années sans annonce de reprise des chantiers, que l’éclairage est déficient, que la moquette est souillée et râpée, que la présentation des œuvres est surannée mais surtout honteusement lacunaire (les esquisses de Rubens mises en réserves pour cause de ruissellements et l’inestimable collection de sculpture aux oubliettes par indifférence envers ce patrimoine) et que les circuits proposés au visiteur sont devenus totalement incohérents, le tout accompagné d’une hausse du prix d’entrée et de l’obligation d’achat de tickets supplémentaires pour avoir accès aux pseudo-Musées Magritte et Fin-de-Siècle…

On le voit aisément, les raisons de se préoccuper de la situation actuelle et de l’avenir de l’institution ne manquent pas. Malgré cela, la seule chose dont le ministre parle et à laquelle la presse accorde aujourd’hui un peu d’attention concerne le déménagement des collections du musée d’Art moderne pour les installer dans les locaux (à aménager à grands frais) des anciens magasins Vanderborght. Cette information est répétée depuis trois ans comme s’il s’agissait nécessairement de LA bonne réponse aux problèmes posés par l’inaccessibilité des collections dites d’art moderne des MRBA. On se souviendra que ces dernières ont été retirées des salles non pas à la suite d’un accident ou incident quelconque, mais simplement (!) à la suite d’une décision prise par Draguet lui-même : il avait besoin de l’espace pour y installer son « Musée Fin-de-Siècle » et la dation Gillion-Crowet. N’ont été rendues à la vue du public que les œuvres qu’il a exposées aux murs de ce très mal nommé « Musée », puisque celui-ci n’est en fait qu’une section des Musées royaux (voir ici). Que toutes les autres peintures et sculptures des XIXe et XXe siècles restent invisibles était une décision qui ne dérangeait absolument pas le directeur général qui n’avait prévu aucune solution de rechange à leur enlèvement des cimaises.

Les curieuses idées de Michel Draguet sur le Vanderborght

Mais dès la fermeture du Musée d’Art moderne, à la surprise du directeur général, le public fit entendre son mécontentement et des manifestations répétées attirèrent l’attention des médias3 ainsi que, progressivement, de l’un ou l’autre politicien. C’est alors que le « Vanderborght », auquel on songeait à donner une affectation muséale depuis des années déjà, fut présenté comme une solution permettant à Michel Draguet de sortir de l’impasse dans laquelle il s’était lui-même placé. On sait qu’entretemps ce « visionnaire » a improvisé une prétendue stratégie muséographique en déclarant qu’il n’y avait pas eu d’art moderne en Belgique (sauf pendant la période Fin-de-siècle désormais glorifiée grâce à lui) et que par conséquent il n’y avait pas place pour un musée d’Art moderne. Il était donc intellectuellement fondé de ne plus parler de Musée d’art moderne à Bruxelles et d’effacer des mémoires un tel musée, fruit d’une compréhension complètement dépassée de l’histoire de l’art à laquelle ne s’accrocheraient plus que quelques grincheux et autres « pisse-froid » (sic). Par ailleurs, Michel Draguet a découvert qu’il ne fallait pas considérer de manière séparée les différentes formes d’art, héritage selon lui d’une stupide manie taxonomique (sic) : en plus de la peinture et de la sculpture, il fallait dès lors aussi évoquer la création musicale, la poésie, le théâtre, l’opéra, la photographie, le cinéma, la vidéo etc. etc. Dès lors, l’idée d’aller s’installer à proximité de la Monnaie (à 250 m du Vanderborght), lui apparaissait comme l’argument définitif à sortir de son chapeau pour donner corps à ce projet qu’il allait baptiser « Postmodern Lab Museum » et au sein duquel la musique est appelée (c’est du moins ce que l’on croit comprendre) à jouer un rôle éminent en même temps que tous les autres arts qui pourraient expérimenter des formes nouvelles d’expression dans ce laboratoire d’art postmoderne. Tout cela apparaît, pour rester aimable, totalement ridicule.

La solution Vanderborght n’est pas bonne

Si l’on s’en tient à ce qui transparaît des récents communiqués de presse et autres échos, le fond de la question, c’est-à-dire le contenu lui-même du « Postmodern Lab Museum » n’est pas à l’ordre du jour. Cela signifierait-il que c’est à la concrétisation aveugle des élucubrations du directeur général que le ministre voudrait donner son feu vert ? La déclaration de Philippe Courard parue dans la presse ne parle en tout cas que des modalités de financement : « Le dossier est presque mûr, dit-il. Beliris, le financement de Bruxelles par le fédéral, est d’accord d’y collaborer. Laurette Onkelinx l’a dit. On mettra autour de la table la Région bruxelloise, la Ville de Bruxelles, Beliris et nous-mêmes, et j’espère bien pouvoir avoir une décision très vite, avant les élections. » Il convient d’ores et déjà de mettre un bémol à cette proclamation car le site de Brussel TV annonçait dès le 14 février qu’il ne fallait pas compter sur l’aide financière de Beliris. On ne se plaindra pas de ce contretemps probable car il est clair que la solution Vanderborght, du moins celle concoctée par Michel Draguet, n’est pas la bonne. Car bien des questions surgissent à l’analyse.

Il faut se demander si les conseillers du ministre ainsi que les personnes de bonne volonté appelées à la rescousse par celui-ci pour financer ce « Lab Museum » ont écouté d’autres opinions que celles avancées par le maître des lieux et s’ils sont en possession de toutes les données nécessaires pour arbitrer un problème dont ils risquent de ne pas saisir la complexité. Car la solution Vanderborght est mauvaise à bien des égards. D’abord parce qu’il n’y a tout simplement pas la place nécessaire et qu’il n’est pas adapté à cette fonction sauf à y procéder à beaucoup de travaux. Cela a déjà été souligné par Peter Swinnen, leBouwmeester (maître-architecte) flamand appelé à donner son avis sur tout projet architectural à implication urbanistique en Flandre4. Cette objection majeure tombe sous le sens quand on connaît l’ampleur des collections qui attendent d’être rendues à la vue du public5. L’autre question qui surgit est celle de l’opportunité qu’il y aurait de confier à une même direction la responsabilité des collections historiques et la tenue en main d’un centre d’art actuel. Il n’est pas difficile de comprendre que gérer ces types d’institutions relève de métiers différents. On ne peut confier à la même personne à la fois l’animation très particulière d’un centre d’art actuel et la gestion de collections de peinture et de sculpture européennes du XVe au XXe siècle.

Oui à un centre d’art actuel indépendant des Musées royaux, tel que le Wiels

L’art actuel est par définition en phase de perpétuelle création et s’affirme dans des manifestations temporaires fréquentes qui permettent aux uns et aux autres d’en suivre la genèse et de porter des jugements. C’est un tout autre rôle que celui joué par un musée, même d’art moderne. Le rôle des centres d’art actuel est de permettre aux créateurs en tous genres de se faire connaître, libre au marché de l’art, aux spéculateurs, aux historiens et aux critiques, aux institutions muséales, aux amateurs etc. de procéder à des achats et de constituer des collections. On trouve par bonheur à Bruxelles un nombre sans cesse plus grand de galeries très actives qui sont autant de centres d’art dynamiques où l‘on peut suivre l’évolution d’une partie non négligeable de la création contemporaine. On trouve aussi à Bruxelles d’autres lieux encore, justement réputés, où se donne à voir l’art en devenir : le Wiels est de ceux-là, la Centrale Electrique l’est aussi sur un mode mineur, le Palais des Beaux-Arts a en la matière une exceptionnelle expérience de plus de 70 ans et comme les deux autres bénéficie de l’aide publique. En ces temps de rigueur budgétaire, ne serait-il pas utile de s’interroger sereinement sur l’opportunité de se lancer dans le financement d’un « Postmodern Lab Museum » au Vanderborght ? Les idées (peut-être) novatrices lancées par Michel Draguet ne seraient-elles pas plus efficacement mises en œuvre si elles étaient orientées vers l’une ou l’autre de ces institutions existantes et qui ont fait la preuve de leur compétence, dont on ne doute pas qu’elle(s) serai(en)t heureuse(s) de profiter de l’opportunité qui s’offre à elle(s) de bénéficier de davantage de moyens ? Il n’y a aucun doute à ce propos ! Quant au sort du Vanderborght, laissons s’en soucier les héritiers de la débâcle Dexia6.

Il faut sauver le Musée d’art moderne créé par Roger Bastin

La solution Vanderborght n’est qu’un coûteux emplâtre sur une jambe de bois. Il est encore temps de revenir à la raison et d’éviter un faux pas de plus. Les collections dites modernes (XIXe et XXe siècles) des MRBA ne doivent pas être mêlées aux expérimentations des créateurs actuels : elles doivent rester sur le site des MRBA. Il y a 30 ans (c’était en 1984) l’architecte Roger Bastin (1913-1986) leur a conçu, en tenant compte de contraintes innombrables, un écrin dont le fameux puits de lumière est un des éléments clés. C’est dans une partie de ces locaux ingénieusement agencés en sous-sol que Michel Draguet a installé son « Musée Fin-de-Siècle ». Quoique sa première intention ait été de dénaturer sans vergogne le puits de lumière pour en faire un trou noir7, il a fourni lui-même la preuve que les espaces intérieurs du « Bastin » étaient parfaitement viables moyennant une mise aux normes d’aujourd’hui, normales dans un bâtiment trentenaire. Par ailleurs, les déboires qui ont entrainé l’arrêt des travaux de couverture du puits de lumière ont paradoxalement eu pour effet de ramener l’attention générale sur l’originalité du système imaginé par Bastin et la qualité de ses finitions. Les volumes intérieurs quant à eux, que l’on redécouvre en allant visiter le « Musée Fin-de-siècle » ont très belle allure également. Le Musée d’Art moderne de Bastin mérite d’être sauvé. Il mériterait que les défenseurs de l’architecture et du patrimoine se mobilisent plus qu’ils ne l’ont fait jusqu’à présent. Outre celle de l’Arauhttp://www.arau.org/fr/urban/detail…, on aimerait connaître la position des Archives de l’Architecture moderne, de la Fondation pour l’architecture, de la Commission royale des Monuments et des Sites, des différentes écoles d’architecture de Bruxelles et du pays, du Quartier des Arts, de l’Association du Patrimoine artistique, de Pétition Patrimoine etc.

Pourquoi chercher midi à quatorze heures ? C’est là, dans les bâtiments de Roger Bastin, que la collection moderne des MRBA doit retourner. La mise en œuvre de ce retour aux sources ne devrait pas être trop difficile à réaliser. Car ce qui est montré dans le « musée Fin-de-Siècle » est, on l’a dit, déjà pour l’essentiel composé de ces collections d’Art moderne. Les locaux qu’il occupe ne sont qu’une partie de l’espace dévolu jadis à l’ensemble de ces collections dans le « Bastin ». Redisposons-y les tableaux et sculptures écartés par Michel Draguet. Le contenu de l’actuel Fin-de-Siècle ne devrait guère être modifié. Il retrouverait même sa place logique, voire privilégiée, au cœur de l’évolution de l’art au tournant des XIXe et XXe siècles. Quant à la collection Gillon-Crowet, il n’y pas d’inconvénient à ce qu’elle reste en place puisqu’elle est déjà actuellement présentée en dehors du circuit de visite. Il ne fait pas de doute que la remise en état de bon fonctionnement du « Bastin » accompagnée d’une remise à l’honneur de l’ensemble des collections d’art moderne des MRBA serait une opération médiatique susceptible d’attirer du monde. Ce serait aussi un acte de bonne gestion dans la mesure où l’investissement consenti servirait à entretenir et améliorer le fonctionnement d’un bien existant plutôt que de se lancer dans de projets contestables dévoreurs d’argent public.

A plus long terme, et compte tenu de la nécessité reconnue d’intervenir dans la remise en état et la réorganisation du Cinquantenaire, on peut imaginer que la collection Gillon-Crowet rejoindrait un jour là-bas, en toute logique, le beau fonds Art Nouveau des collections qu’elle viendrait magistralement compléter. Et dans la foulée, à l’occasion de ces travaux et remises en ordre, pourquoi ne pas envisager, dans l’esprit de collaboration qui anime les responsables des diverses sections des établissements scientifiques fédéraux concernés, de procéder à des échanges ou des transferts de manière à rendre au mieux compte de la diversité et de la complexité de la création artistique au cours des temps ? Ce défi, marqué du sceau du bon sens, ne mériterait-il pas d’être relevé ? Pas besoin de fusion, de « pôle art » et autres vains chambardements pour atteindre cet objectif !

En attendant, d’autres épisodes sont annoncés

Cela dit, il faut se demander qui prendra la direction de cette réorientation à donner à la gestion des Musées royaux. Au Cinquantenaire cela pourrait faire l’objet des engagements du nouveau directeur qui sera bientôt nommé. Aux Musées des Beaux-Arts, une injonction du ministre s’impose-t-elle dans la mesure où on voit mal Michel Draguet en prendre l’initiative ? Une autre éventualité pourrait se profiler : celle du départ de l’actuel directeur général. La question n’est pas théorique : Bert Anciaux, ancien ministre socialiste flamand de la culture a déclaré tout récemment (le 12 février) sur TV Brussel que la tournure des événements et l’accumulation des erreurs commises pas Michel Draguet justifieraient bien qu’il soit démis.

On n’en est pas là. Mais de nouveaux épisodes sont quand même d’ores et déjà programmés : La Libre Belgique de ce 21 février annonce que Michel Draguet, décidément sur la défensive, tiendra le jeudi 27 février une conférence de presse-bilan, entouré du ministre Philippe Courard et du président de l’Administration, Philippe Mettens. Le même journal, bien informé en ces matières, signale aussi que la question du Vanderborght doit être débattue dans les jours à venir par le gouvernement. C’était prévu pour ce 21 février ; ce sera plus tard. Soyons confiants dans l’évolution de ce dossier et dans la prise de conscience progressive en lieux utiles de son véritable contenu.

Denis Coekelberghs , La Tribune de l’Art, samedi 22 février 2014 

Notes

1. On se souviendra que Constantin Chariot, ancien conservateur des Musées de Liège, fut en son temps classé ex-aequo avec Michel Draguet lors de la sélection d’un candidat à placer à la tête du Cinquantenaire (voir). Comme le monde politique se disait à l’époque à la veille d’une fusion des institutions, il fut décidé que celui-ci garderait le poste à titre intérimaire. Trois ans plus tard, on se retrouve donc à la case départ !

2. Le dernier éditorial du vénérable Burlington Magazine donne le ton

3. On songe en particulier aux actions de l’association MuséesansMusée.

4. Voir le site renvoyant à un article paru dans le journal De Standaard.

5. Selon La Libre Belgique du 21 février, la parlementaire socialiste flamande, Yamila Idrissi, considère quant à elle que « Le Vanderborght convient parfaitement [sic] pour héberger provisoirement cette collection, mais il ne convient pas pour en faire un musée d’Art moderne et contemporain permanent ». Nous livrons ces propos à titre purement informatif, car nous ne connaissons pas le point de vue de l’intéressée sur l’ensemble du problème lié à l’avenir des MRBA. Ajoutons qu’elle est de ceux qui plaident pour la construction (sans autre argument, semble-t-il, que celui d’un utopique « geste architectural fort ») d’un nouveau musée sur les bords du canal, du côté de la Porte de Ninove.

6. Dans le projet d’accord à conclure entre les différentes parties prenantes, la Ville de Bruxelles, devenue propriétaire du « Vanderborght » à la suite de la déconfiture de la banque Dexia, cèderait ces bâtiments pour trente ans à l’Etat belge pour un euro symbolique. A ce jeu de la patate chaude, la Ville de Bruxelles se déchargerait donc de l’entretien d’un bâtiment dont elle ne sait trop que faire n’ayant pas les moyens d’y consacrer l’argent nécessaire pour le faire vivre.

7. Ce sont les travaux destinés à couvrir le puits de lumière qui ont provoqué l’inondation de l’exposition Van der Weyden. On peut penser que ce projet de couverture est définitivement oublié. Mais l’affaire n’est juridiquement pas classée quant aux responsabilités engagées, Michel Draguet attribuant la faute aux entreprises.

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Musée Fin-de-Siècle : une section réussie dans un musée en déshérence

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L’affiche (en anglais) annonçant l’ouverture du « nouveau musée » sur une des façades des Musées Royaux des Beaux-Arts. Photo : Didier Rykner

Un nouveau musée à Bruxelles ? Quelle bonne nouvelle ! Sauf que… sauf que non. Le Musée Fin-de-siècle Museum (sic) n’est en rien un nouveau musée, si l’on excepte la présentation de la collection Gillion-Crowet d’Art Nouveau reçue en dation par Bruxelles en 2008. Il ne s’agit, comme pour le Musée Magritte (pardon, le Musée Magritte Museum) que de redéployer les collections des Musées Royaux des Beaux-Arts de Bruxelles (Museums ?) en les saucissonnant par la création de nouvelles entités artificielles. Un des buts à peine caché de cette opération est de permettre une tarification nouvelle : un musée (les collections d’art ancien, le fin-de-siècle ou Magritte) est visitable après l’achat d’un ticket simple, mais si on veut en voir deux ou trois, il faut se munir d’un billet combiné.

(…)

La cohérence du Musée Fin-de-Siècle ne nous paraît pourtant pas évidente. Les dates annoncées, 1865-1914 en font une fin de siècle un peu longue (cinquante ans tout de même) et qui déborde sur le XXe. Certains artistes tels que Rops ou Léon Frédéric se retrouvent à plusieurs endroits du parcours et celui-ci est tout sauf clair, aucune explication n’étant donnée au visiteur, restant fidèle en cela à l’accrochage des collections anciennes. Il faut lire le guide du musée publié à l’occasion pour comprendre un peu le sens de cet ordonnancement qui n’est pas vraiment chronologique, pas vraiment thématique, et finalement plutôt stylistique. L’essentiel est cependant consacré d’une part au réalisme, d’autre part au Symbolisme dont on sait que Michel Draguet est spécialiste.

(…)

Didier Rykner, La Tribune de l’Art, samedi 7 décembre 2013
http://www.latribunedelart.com/musee-fin-de-siecle-une-section-reussie-dans-un-musee-en-desherence#nh1

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Le point sur les funestes projets de réformes des Musées royaux des Beaux-Arts et du Cinquantenaire à Bruxelles

Une piqûre de rappel pour commencer

En août 2012, la Tribune de l’art publiait un article destiné à attirer l’attention sur les projets de réformes touchant les Musées royaux des Beaux-Arts, les Musées royaux d’Art et d’Histoire (dits le Cinquantenaire) et l’Institut royal du Patrimoine artistique. Ce plan défiait la raison par les propositions irréalistes qu’il contenait. Il était aussi apparenté à une tentative de coup de force tant il avait été élaboré sans consultation ni du personnel de cadre, ni des Conseils scientifiques, et n’était appuyé sur aucune étude de faisabilité. Il était avancé par le président de la Politique scientifique fédérale belge, Philippe Mettens, et le directeur général des Musées royaux des Beaux-Arts, Michel Draguet (qui se trouve être de surcroît le directeur ad intérim des Musées du Cinquantenaire suite à l’absence – anormale – de nomination d’un titulaire). Il était prévu de regrouper ces trois institutions sous la houlette d’un unique directeur général (le même Draguet en l’occurrence), regroupement dont allaient découler, disait-on, rationalisation et économies. Or ces modifications structurelles impliquaient des changements profonds dans la répartition des collections des deux musées, celles-ci devant notamment être désormais regroupées selon des critères thématiques. De nouveaux musées devaient aussi être créés de toutes pièces, des bâtiments construits, des lieux (pourtant inaugurés il y a à peine dix ans) profondément remodelés, des collections déménagées ou plus vraisemblablement, hélas !, mises en réserves, compte tenu du penchant de Draguet pour cette formule radicale…

En pleine incohérence

Le projet présenté, censé générer des économies, donnait plutôt à croire que des fonds illimités étaient disponibles ! Plus gravement encore, il donnait l’impression trompeuse que les musées n’avaient pas d’autres priorités ou problèmes vitaux à résoudre d’urgence. La réalité est évidemment tout autre : la situation des Musées royaux est réellement dramatique car ce délire réformiste passe outrageusement sous silence le scandale des salles fermées et des collections mises en réserves. Un premier acte s’est déroulé il y a une douzaine d’années (avant l’entrée en fonction de M. Draguet) dans ce que l’on nomme les « annexes » du musée de la Rue de la Régence, qui furent fermées en raison de la présence d’amiante, puis firent l’objet de travaux d’assainissement, puis laissées à l’abandon au stade du gros œuvre mis à nu. Il en est résulté que les collections des XVe et XVIe siècles durent être déplacées. Elles furent disposées ailleurs dans le musée et durent forcément être limitées en nombre de pièces exposées. Ce qui se fit aussi au détriment, bien entendu, d’autres parties encore des collections. Les événements récents ont fait ressortir qu’aujourd’hui rien n’est toujours prévu par la Régie des bâtiments de l’Etat pour remettre les lieux en ordre après ce désamiantage déjà fort lointain. La Régie se dit en manque de fonds et reconnaît avoir d’autres priorités que les musées (les prisons par exemple). Cette position est d’autant plus facile à adopter par ce service fédéral qu’aucune demande pressante ne venait du maître des lieux1. On doit s’interroger sur les principes justifiant l’ouverture de nouveaux chantiers alors que d’autres sont laissés à l’abandon. Par ailleurs, les aménagements des Musées des Beaux-Arts tels qu’ils se présentent aujourd’hui remontent aux années 1970 et laissent apparaître des signes flagrants d’usure généralisée. Dans les plans et projets mirobolants annoncés, on ne lit rien sur l’opportunité qu’il y aurait de rajeunir l’aspect de plus en plus sinistre des lieux. On est vraiment en pleine incohérence.

Un musée vidé de ses collections :…

Car Michel Draguet n’a certes pas dû manquer d’énergie pour trouver les moyens de mettre en place (jusqu’il y a peu sans l’aval de son Conseil scientifique, très réticent, qui plus est) un musée « Fin de siècle » qu’il jugea bon d’installer dans des salles consacrées à l’Art moderne. A la cave donc les collections des XIXe et XXe siècles à l’exception de ce qui relève de sa chère « Fin de siècle »2 ! De coûteux travaux furent donc entamés. Quant au reste des collections d’art moderne elles sont désormais inaccessibles et nul ne sait quand elles réapparaitront à la lumière, au grand dam du public envers lequel le directeur général n’a manifestement que du mépris3. Le scandale est criant.

… un scandale qui ne fait que grandir

Les XVe et XVIe siècles sont déjà en partie invisibles. Peu importe : cela dure depuis déjà depuis si longtemps que plus personne ne s’en rend compte ! Est aussi invisible, dans sa quasi totalité cette fois, l’exceptionnelle collection de sculpture des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles dont rares sont même ceux qui en connaissent ne serait-ce que l’existence (voir cet article). Quant à la peinture du XVIIe siècle, elle est elle aussi de moins en moins bien lotie. (…)

Un caprice personnel du directeur général que certains se croient obligés de satisfaire ou de masquer

Le musée « Fin de siècle » est un caprice que s’offre le directeur général des musées qui, sous prétexte de caser une dation qu’il dit fabuleuse, s’est permis de vider des salles de leur contenu sans avoir prévu de solution de remplacement pour l’exposer ailleurs. C’est alors que dans le but d’occuper les mécontents et d’empêcher leurs manifestations gênantes, des propositions dilatoires déjà anciennes et abandonnées furent à nouveau avancées, notamment l’installation (temporaire !) des collections modernes dans les anciens magasins Vanderborght, moyennant d’importants travaux d’aménagements (encore !) à financer on ne sait trop par qui. Et cela se ferait en entente avec la Ville de Bruxelles qui est propriétaire des lieux… mais n’a pas de budget disponible. Voilà qui n’est évidemment pas de nature à simplifier la donne puisqu’il s’agirait de créer une nouvelle structure associant une institution fédérale et la Ville de Bruxelles, auxquelles se joindrait encore la Région de Bruxelles-Capitale. Soit trois niveaux de pouvoir et administratifs totalement différents ! Sans compter que l’opération ne saurait se faire sans l’intervention de sponsors.

L’art de compliquer les choses ou Comment noyer le poisson ?

Sentant que l’opinion publique était plus sensible qu’on ne pouvait le croire à l’avenir d’un musée d’Art moderne à Bruxelles, divers politiciens et autres « forces vives » du pays se sont sentis obligés d’aider Draguet à sortir de l’impasse dans laquelle il s’est lui-même coincé. Ils ont dès lors voulu mettre leur grain de sel dans cette question désormais portée sur la place publique. Peut-être sont-ils de bonne volonté, mais il est évident que s’ils se mêlent de s’occuper d’un potentiel et hypothétique musée d’Art moderne, il est à craindre que la situation actuelle et le devenir des Musées royaux eux-mêmes ne les laissent indifférents6. Les voilà dès lors qui occupent la scène et détournent l’attention en proposant à qui mieux mieux « un geste architectural fort » dans un quartier défavorisé, la construction (encore !) de toute pièce d’un musée qui rivaliserait avec les plus connus du genre dans le monde, et qui serait, à les entendre, au moins l’égal de celui de Bilbao avec son « effet » spécifique sur la revitalisation urbaine qu’il a entrainée. Tout le monde sait que ce genre de phénomène ne pourra jamais voir le jour dans le contexte bruxellois si différent de celui de Bilbao et qui est caractérisé par son incapacité de prendre des décisions audacieuses et encore moins de les mener à leur terme dans des délais rapides. Quelles collections y mettrait-on ? Que deviennent dans ce scénario les XIXe (hors sa « Fin de siècle ») et XXe siècles ? Autant de questions qui restent sans réponse et qui renvoient, loin de le résoudre, au scandaleux problème créé de toute pièce par Michel Draguet.

Une rustine muséologique

Tout ce vain remue-ménage est né, on ne le répètera jamais assez, de l’évacuation intempestive des collections du musée d’Art moderne, comme si les écarter de la vue du public était une solution normale. A noter que le directeur général, devant les rouspétances nombreuses7, a décidé de jeter un os à ronger aux amateurs d’art moderne et de présenter dans deux salles – séparées, situées à deux niveaux différents et sans liaison directe entre elles – ce qu’il appelle pompeusement « Le choix des conservateurs », à savoir un roulement d’œuvres rassemblées selon l’un ou l’autre thème. Monsieur Draguet pense-t-il vraiment que cette rustine muséologique puisse être une réponse aux attentes du citoyen ?

Que devient le Cinquantenaire ? Un temple de la déprime

(…)

L’appel de 25 professeurs d’universités

(…)

Enfin des réactions et une lueur d‘espoir que le pire ne se produira pas

Même si quelques questions parlementaires ont été posées, on peut déplorer que le gouvernement et les partis politiques ne se soient pas montrés plus vite attentifs aux réclamations répétées du public et des visiteurs des musées profondément déçus par le grave déficit démocratique que révèle la manière dont les événements ont été engagés. On peut aussi déplorer que le gouvernement n’ait pas prêté aussitôt attention à la demande de personnalités scientifiques d’être entendues avec d’autres représentants du monde des arts et de la culture dans le cadre d’une large réflexion sur l’avenir de ces établissements. Mais aujourd’hui, des yeux semblent enfin s’ouvrir et des oreilles se tendre, du mouvement se perçoit dans le monde politique.

Il s’agit bien d’une affaire de gouvernement

On rappellera ici que les institutions scientifiques en question relèvent du gouvernement fédéral. Au départ, comme déjà rappelé, le projet était porté essentiellement par le ministre Paul Magnette qui fit avec complaisance (ou abusé dans sa confiance ?) le jeu de son président de la Politique scientifique, Ph. Mettens, et de M. Draguet. Ces trois membres actifs du parti socialiste ont-il cru que leur dossier allait passer sans contestation ni critique et que les différentes étapes requises pour l’adoption d’un projet engageant l’ensemble du gouvernement (une coalition de six partis) allaient être franchies dans l’indifférence générale ? Toujours est-il que lorsqu’il fut finalement proposé au gouvernement au printemps dernier, l’aspect financier souleva des questions et laissa plus d’un intervenant perplexes, d’autant plus qu’entretemps plusieurs mandataires politiques, avec une attention qui les honore, se documentèrent davantage sur le dossier dont ils avaient à traiter et allèrent s’informer sur place, dans les institutions elles-mêmes. La presse a aussi fait écho de diverses réunions (dites « intercabinet » en jargon local) consacrées à l’étude du dossier. Il apparut que tout le monde n’y était pas favorable, du moins en l’état et qu’il convenait de se revoir à la rentrée. Pour la petite histoire, on a pu lire dans la presse que Mettens justifiait le report de l’agenda par l’abdication du roi Albert II. On sera plus proche de la vérité en disant que le président Mettens ne voulait pas reconnaître ouvertement que de solides réticences s’étaient manifestées à l’égard de son plan de réformes.

La catastrophe sera-t-elle évitée ?

On peut donc s’attendre à une suite dans des délais relativement rapides. Les personnels ont senti une forte pression et certains ont pu craindre pour leur carrière. On alla jusqu’à refouler un ancien directeur de l’une des institutions concernées désireux d’assister à une réunion d’information organisée par le Conseil bruxellois des musées. D’autres furent admonestés parce qu’ils avaient parlé avec des manifestants venus réclamer contre la fermeture du musée d’Art moderne. Mais l’espoir renaît dans les institutions. Les langues se délient aussi, rassurées qu’elles sont sans doute de constater qu’elles n’étaient pas seules à mesurer l’inanité des mesures annoncées. Ce stade de la crainte semble maintenant dépassé puisque on a pu lire dans la presse que seul un (ou deux ?) directeur sur les dix institutions avait finalement accepté de souscrire à la note de Mettens destinée à présenter l’ensemble du projet du gouvernement. Il se dit que les directions de la Bibliothèque royale et des Archives générales du Royaume, en nous limitant bien entendu aux établissements à vocation culturelle, ne se montreraient guère transportés d’enthousiasme, eux non plus, par les projets qu’on veut leur imposer.
Nous évoquions plus haut l’écho qui nous est parvenu du souhait du ministre Courard de mettre fin aux remous créés par les mauvaises réformes que voudrait imposer son président de la Politique scientifique fédérale. C’est une raison d’espérer que la catastrophe annoncée est peut-être en passe d’être évitée.

A N N E X E : Transcription de l’interview de Michel Draguet sur Musiq 3 (Rtbf) le 24 octobre 2012, concernant le futur musée « Fin de siècle »   (…)


Denis Coekelberghs, 
 La Tribune de l’Art, jeudi 10 octobre 2013

 

Notes

1. On verra dans le document publié en annexe ci-dessous, dans le paragraphe titré « Les travaux de désamiantage : aucune perspective de réouverture », comment M. Draguet essaie de justifier la permanence dans sa propre maison de ce gros chantier à l’abandon. Ne s’agit-il pas d’un aveu d’inefficacité ?

2. Sur le site des Musées royaux, on apprend que la « Fin de siècle » couvre une période allant de 1865 à 1914… , soit 49 ans. On peut se demander comment, dans cette vision des mouvements artistiques, situer l’Art Nouveau auquel Michel Draguet voudrait consacrer un musée séparé. Le lecteur que ces questions de sémantique intéresse pourra enrichir sa réflexion dans l’ouvrage de Debora L. Silverman, Art Nouveau in Fin-de-Siecle France : Politics, Psychology, and Style (Studies on the History of Society and Culture), University of California Press, 1992.

3. Voir dans le document publié en annexe ci-dessous, dans le paragraphe titré « Les esquisses de Rubens et les collections d’art moderne : le désintérêt », les propos de Draguet qui esquive la question.

4. (…)

5. (…)

6. (…)

7. Voir la relation des actions contestataires et les communiqués diffusés par l’association Musée sans Musée sur son site.

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« Pôle art » ou démantèlement des Musées Royaux et de l’IRPA ?

Les musées sont plus que de simples attractions touristiques cash maker

Le projet de fusion des Musées Royaux des Beaux-Arts, du Cinquantenaire et de l’IRPA (Institut Royal du Patrimoine Artistique) a suscité de l’inquiétude parmi le personnel des institutions concernées (muselé, ayant reçu l’ordre de refuser tout contact avec les médias), des articles dans la presse et sur les blogs, la création d’une page Facebook et dernièrement un « Appel au Gouvernement Fédéral » (bilingue) lancé par 25 professeurs d’universités belges et françaises auquel le Ministre Paul Magnette a répondu récemment1.

(…)

La méthode et la terminologie employées pour parvenir à cette modernisation indispensable sont les points sur lesquels nous divergeons complètement. Les « unités ou entités muséales » n’existent pas. Il ne s’agit de rien d’autre que de synonymes d’attractions touristiques qui, comme telles, suivent la mode et devront le faire au plus proche, pour continuellement attirer les visiteurs. Il faudra donc là aussi un financement à la hauteur. Le Musée Magritte, toujours cité en exemple, est le prototype de la fausse bonne idée. Il a retiré une partie du sens et de l’attractivité du Musée d’Art Moderne, obligé a mettre en réserve les œuvres dont il prend la place, employé des fonds et des énergies qui auraient pu servir à la mise en valeur de l’ensemble des Musées Royaux des Beaux-Arts. Il serait aussi extrêmement intéressant de pouvoir examiner les chiffres annuels des entrées payantes (et non uniquement des entrées cumulées, ainsi que ceux des coûts financiers et de mises en réserves de collections entières).

Un point fondamental est oublié dans l’argumentaire du Ministre : les Beaux-Arts, le Cinquantenaire, l’IRPA et le défunt Musée d’Art Moderne ont une identité forte. Certes, elle est en perte de reconnaissance, faute des investissements nécessaires promis et attendus depuis plus de dix ans. Cette identité n’est pas à confondre avec une « adéquation entre l’unité muséale et la nature des collections conservées ». La gestion d’un musée et son développement n’ont jamais reposé sur ce principe. Au contraire ; les exemples les plus réussis de développement reposent tous (musées internationaux ou régionaux) sur un projet scientifique, culturel et commercial solide (PSCC), bâti à chaque fois sur des collections par nature diverses. Tous ces musées auxquels je pense en écrivant, attirent un nombre de visiteurs considérable, voir impressionnant. Ils génèrent ainsi des recettes propres, mais également des retombées touristiques. Ce sont deux éléments aujourd’hui clairement affirmés, très éloignés de la frilosité de nos prédécesseurs en cette matière. En outre, les « appellations anciennes » ne sont en aucun cas un obstacle à ces différents succès, bien qu’elles ne renvoient presque jamais « au contenu que peut légitimement attendre le visiteur ».

Au risque de me répéter, c’est un PSCC qui fait uniquement la différence, attire les visiteurs dans les musées et met en lumière leurs « qualités, mais aussi leurs limites ». C’est également ce même PSCC qui garantira une « meilleure compréhension de l’histoire artistique belge », parce qu’il comprend une large réflexion sur la « pédagogie de la présentation ».
(…)

Par ailleurs cette « thématisation » ne permettra jamais aux artisteş cités par le Ministre, et non représentés dans les collections, d’y entrer, compte tenu de leurs cotes sur le marché de l’art (Picasso, Kandinsky, Mondrian, Malevitch, Pollock, Warhol, Friedrich, Turner, Monet, Cézanne, Munch). Nos musées ont bien d’autres points forts que cette vaine starisation.
La « thématisation » cache en réalité un démantèlement des Musées concernés, nécessaire pour constituer ces « entités muséales » et une mise définitive en réserve des œuvres déclarées sans intérêt ou jugées secondaires ou non rentabilisables. La démonstration en est donnée par la fermeture sine die du Musée d’Art Moderne, sans aucun projet de réouverture crédible à court terme. La même rhétorique est appliquée aux bâtiments qu’on laisse se dégrader, afin de pouvoir les juger un jour inaptes (ou ineptes ?) ou que l’on considère comme muséographiquement dépassés. Ce qui n’empêche pas, comme nous avons pu le remarquer tout récemment, de réutiliser le défunt Musée d’Art Moderne pour un autre projet où l’édifice trouve subitement toute sa cohérence, pourtant sévèrement critiquée quelques mois auparavant.
Je n’ose poser la question à mon tour : dans combien de temps reverrons-nous à Bruxelles la réouverture du Musée d’Art Moderne, sur des bases réalistes et muséales ?

Enfin, s’il est indéniable que l’état actuel du bâti est dû à « une dégradation permanente de bâtiments dont la rénovation a été tantôt mal faite, tantôt trop longtemps différée », il faut souligner que la direction actuelle des Musées Royaux des Beaux-Arts est en place depuis 2005 et qu’il est un peu court de rejeter la responsabilité uniquement sur les prédécesseurs ou les politiques. Une grande ambition pour ces trois institutions est indispensable, c’est indéniable. Mais elle doit être soutenue politiquement, financièrement et réalisée dans le cadre de la Conférence Générale de Vienne de 2007.
Le rêve est également indispensable, mais un de ces rêves dont il reste en se réveillant une impression de réalité, pour ne pas dire de réalisme, d’autant plus qu’il s’agit d’institutions dépendantes d’un contexte politique peu au fait de la réalité muséale.
L’enjeu est simple : voulons-nous des musées modernes, gérés de façon contemporaine, attrayants, dont la médiation est adaptée à tous types de publics ou des attractions touristiques ?

Gérard de Wallens, La Tribune de l’Art, dimanche 25 novembre 2012

 

1. La réponse a été publiée sur le site du ministre. Les citations de ce texte sont en italique et entre guillemets.

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Les inquiétants projets de réforme des deux Musées royaux bruxellois et de l’Institut royal du Patrimoine artistique

On ferme !

Nous avions déploré (lire), en novembre 2009, les plus criants vices de fonctionnement frappant aussi bien les Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique que les Musées royaux d’Art et d’Histoire : salles fermées par manque de gardiens ou pour cause de travaux, présentation souvent médiocre, inexistence de catalogue (voire d’inventaire !), personnel insuffisant, activité scientifique réduite, manque de moyens financiers et maigre politique d’acquisition etc. Le tableau n’était guère brillant et particulièrement inacceptable si l’on songe à la richesse de leurs collections. Mais on pouvait encore espérer que, moyennant une réelle volonté d’aboutir des directeurs, des hommes politiques concernés et du monde de l’administration, des améliorations seraient réalisables sans trop de difficulté et que l’on saurait mettre en œuvre des mesures aussi élémentaires que l’engagement de personnel et l’achèvement de travaux entamés depuis de nombreuses années. Deux ans et demi plus tard, le constat est plus que navrant. C’est à une marche à reculons que l’on a assisté. Au lieu de s’améliorer, la situation n’a fait qu’empirer. Le plus désolant a été, car elle n’est pas liée à la fatalité ou à un regrettable concours de circonstance, la décision prise en février 2011 par le directeur général en fonction, de fermer, sans justification clairement exposée, les salles où était montrée une grande partie des collections d’art moderne des Musées des Beaux-Arts. Chose inhabituelle en Belgique où la culture ne mobilise généralement pas grand monde, cette fermeture intempestive a créé un vif tollé et donné naissance à un mouvement vigoureux de contestation et de revendication soutenu avec opiniâtreté1. Surpris par l’indignation générale, le directeur des musées semble avoir découvert l’ineptie de la situation qu’il a lui-même créée et a dit, non sans une incroyable ingénuité, qu’il allait chercher une réponse au problème (pourtant élémentaire pour le conservateur d’une collection publique) de l’accessibilité des collections dont il a la responsabilité. Le ministre Paul Magnette, compétent en matière d’institutions scientifiques fédérales, s’est lui aussi manifesté et a fait part de son intention de mettre de l’ordre dans la boutique : « Je tente, en collaboration avec la Régie des bâtiments, a-t-il déclaré, de trouver une solution provisoire permettant à court terme, d’exposer à nouveau une grande partie de ces œuvres »2.

Des contestataires se manifestent, mais pas assez

Confiants en cette promesse et préjugeant du sérieux avec lequel le problème serait abordé, les mécontents décidèrent de suspendre momentanément leur action. Pour légitimes et sympathiques qu’elles soient, les réclamations des contestataires exigeant que « leur collection » d’art moderne soit visible sans entraves n’en sont pas moins tout à fait insuffisantes. Car la vision qu’ils ont du problème n’est que partielle. On comprend et partage volontiers leur déception, et il faut s’associer sans réserve à leur mouvement et lui donner plus d’ampleur. Mettons donc en évidence les nombreux autres motifs de mécontentement que suscite la gestion récente des Musées en question. Nous avons parlé, (lire), il y a peu des collections de sculpture baroque et néo-classique des Musées royaux dont personne ne semble fort se soucier. Étendons le propos et rappelons aussi que ce ne sont pas seulement les « modernes récents » qui ont été éjectés du Musée d’Art Moderne, mais aussi une proportion considérable des œuvres créées aux XIXe et XXe siècles. On se souviendra aussi que les salles dites les « extensions » du musée, où étaient exposés les tableaux des XVe et XVIe siècles, sont fermées depuis plus de 10 ans pour cause de travaux de désamiantage dont personne n’a jamais précisé à quel stade d’avancement ils se trouvaient (pour peu qu’ils aient jamais commencé !). On peut espérer que le ministre Paul Magnette qui paraît découvrir maintenant seulement le caractère scandaleux de la fermeture du Musée d’Art moderne3, va également intervenir pour ces salles. Aucun calendrier n’a encore été annoncé. Il en résulte que pour l’instant et depuis des années, seule une sélection des collections anciennes est montrée au public au détriment de cette autre partie des collections que constituent les tableaux des XVIIe et XVIIIe siècles. Qui plus est, la salle restée ouverte au public où étaient encore exposées les esquisses de Rubens, pièces maîtresses incontestées des collections, a été fermée elle aussi, il y a plus d’un an déjà. Un mot apposé à la porte explique au visiteur que des « mauvaises conditions climatiques persistantes » (sic) « rendent les locaux temporairement (sic)inaccessibles ». La vérité est que le système de climatisation est défectueux et qu’après un an et demi « on » n’a pas été capable d’y remédier4.

Le remède proposé : des usines à gaz et trois casquettes

Il est plus qu’urgent de s’inquiéter non seulement de ce qui se passe dans les Musées mais aussi et surtout de ce qui se prépare. S’inquiéter : le mot n’est pas trop fort. En effet, le ministre Magnette, épaulé par l’Administration de la politique scientifique fédérale présidée par Philippe Mettens, vient de rendre public un plan de réforme des Institutions Scientifiques de l’Etat. En font notamment partie les Musées royaux des Beaux-Arts, les Musées royaux d’Art et d’Histoire (communément appelés Musées du Cinquantenaire) et l’Institut royal du Patrimoine artistique. Ces trois institutions fonctionnent aujourd’hui de manière autonome mais le projet actuel prévoit de les réunir sous une direction commune, nommée « Pôle Art »5. Personne ne cache que cette nouvelle fonction sera dévolue à Michel Draguet6, actuel directeur général des Musées des Beaux-Arts et d’ores et déjà directeur ad interim du Cinquantenaire, cette dernière désignation ayant été sévèrement contestée en son temps par son challenger Constantin Chariot. S’il s’agissait de saines mesures administratives de gestions financière et matérielle visant à la simplification du fonctionnement, donc à des économies, on ne devrait que se réjouir. On est loin du compte. Car derrière cet apparent souci de rationalisation destiné à endormir l’opinion publique se cachent des projets séduisants à première vue mais qui se révèlent impossibles à mettre sur pied car ils supposent que l’on puisse disposer de budgets illimités. Plus grave, ils n’ont pas de réels fondements scientifiques non plus. On y reviendra. Il apparaît clairement que ces projets sont cuisinés pour servir des ambitions personnelles. Car une fois celles-ci satisfaites et après l’inauguration démagogique de quelque section scandaleusement privilégiée au détriment des autres collections des deux Musées royaux, tout le reste des promesses sera vite oublié car tout simplement irréalisable.

Et si on s’occupait d’abord de l’essentiel ?

En tout cas, on ne trouve pas dans les projets annoncés de réponse aux dysfonctionnements actuels et aux problèmes pourtant criants qui se posent dans les musées en question. Il n’est dit nulle part, par exemple, que les travaux de désamiantage vont enfin être réalisés. On ne parle pas de remettre en service un système de climatisation qui rende à nouveau possible la présentation au public des esquisses de Rubens. On ne parle pas de rendre mieux accessibles au public les collections de sculpture. On ne dit pas quand les collections d’art moderne dont l’inaccessibilité a été dénoncée avec force, vont à nouveau être visibles. On ne précise pas davantage ce qu’il va advenir des très importantes collections du XIXe, fondamentales pour la connaissance de cette riche période… qui n’a pas brillé qu’en « Fin de siècle » comme M. Draguet donne l’impression de le penser. A ce tableau, loin d’être complet, on ajoutera encore le cas du Musée Wiertz et celui de la maison de Constantin Meunier, deux autres fonds mal défendus et auxquels le public n’a que très difficilement accès. En ce qui concerne les Musées royaux d’Art et d’Histoire, dont la configuration et les structures administratives sont aussi complexes que leurs collections sont riches, en partie mal exposées et certainement trop peu connues du public, on se demande en quoi M. Draguet, qui y a été nommé il y a deux ans déjà directeur faisant fonction, a amélioré la situation et comment il va s’y prendre désormais, alors qu’il n’est déjà pas en mesure de répondre aux problèmes élémentaires de maintenance aux Musées des Beaux-Arts qu’il dirige en titre. Ne sont pas évoquées non plus les questions qui se posent dans les deux établissements en matière de sous-financement, de manque de gardiens et de personnel, de l’insuffisance des prestations scientifiques de qualité, voire de base telle la publication de catalogues dignes de ce nom. Il semble que l’essentiel du travail mené jusqu’à ce jour par M. Draguet au sein des Musées royaux d’Art et d’Histoire ait consisté à prélever dans les collections les objets qui l’intéressaient personnellement pour son « Musée Fin de siècle », qui s’ouvrira bientôt au sein des Musées royaux des Beaux-Arts.

L’Institut royal du Patrimoine artistique sanctionné de trop bien fonctionner

1. L’Institut royal du Patrimoine artistique.
Ombres sur une institution redevenue exemplaire
Photo : D.R.

Se pose aussi cruellement la question de savoir ce que M. Draguet va apporter à la tête de la troisième institution qu’il va coiffer de son autorité : l’Institut royal du Patrimoine artistique (Irpa) (ill. 1). On nous permettra de parler de cette maison pour y avoir travaillé pendant dix-neuf ans et l’avoir quittée en donnant notre démission en 1986 tant le métier d’historien de l’art y était bafoué, les universitaires étant contraints à faire du travail de commis alors que nous étions, en ce qui nous concerne, rémunéré en tant que chef de travaux. (…)  Un long travail de reprise en mains a été opéré avec opiniâtreté de sorte qu’il compte désormais à nouveau, et même mieux que jadis, parmi les institutions-sœurs étrangères et organisations internationales de renom et que sa réputation est soutenue par nombre de publications, programmes de recherches et organisation de colloques de haut niveau. Sa bibliothèque, devenue infothèque après sa très efficace fusion avec sa documentation photographique (riche d’un million de photographies et de leurs négatifs), opération d’envergure menée il y a moins de trois ans, est un outil de travail unanimement reconnu et apprécié. Il est par ailleurs ouvert tous les jours, d’un usage bien plus commode que les bibliothèques des Musées royaux et qui ne sont accessibles au public que quelques heures par semaine. On a peine à croire que ces dernières vont, selon la logique de la centralisation prônée, se laisser absorber par celle de l’Irpa et que leur personnel scientifique devra désormais se déplacer pour consulter un ouvrage. Absurde.

Pour qui voudrait le vérifier, il n’est pas difficile de constater que l’Institution fonctionne très (trop ?) bien, qu’elle a atteint un haut niveau d’excellence, et cela en dépit du fait que le poste de directeur général soit vacant depuis mai 20117, que nombre de postes prévus au cadre ne soient pas occupés, que les subsides de fonctionnement soient maigres et, crise oblige, réduits d’année en année8 etc. Tous ces besoins élémentaires non satisfaits et les handicaps limitant le volant d’action de la maison sont clairement identifiés, comme le sont les dysfonctionnements des Musées royaux énumérés plus haut. Si l’on voulait donner à l’Institut toute sa capacité d’action, on sait donc ce qu’il faut faire. Que viendrait donc apporter un nouveau directeur général qui n’a l’expérience ni de la restauration et de la conservation des œuvres d’art, ni des missions d’inventaire du patrimoine national, ni de publications en ces matières ? L’Irpa n’a pas non plus besoin qu’on lui apprenne comment mettre sur pied des projets de recherche, de colloques et autres rencontres internationales. Quel est l’intérêt de coiffer une équipe dynamique et efficace qui a largement fait ses preuves depuis des années et laisse derrière elle un bilan remarqué et apprécié au delà des frontières et dont l’utilité pour l’ensemble du patrimoine belge n’est plus à démontrer ? Il semble que la manœuvre consistant à placer les trois institutions sous cette unique direction viserait à faire fonctionner prioritairement, et par conséquent exclusivement, les ateliers et laboratoires de l’Irpa en faveur des deux autres établissements. C’est évidemment aller à l’encontre de la mission de l’Irpa qui est nationale. Autre chose serait de lui donner les moyens en personnes et en budget pour qu’il puisse rendre davantage service aux musées non seulement fédéraux mais partout dans le pays : aux autres établissements et entités détenteurs de patrimoine artistique parmi lesquels les communes et surtout les églises dont on n’ignore pas les graves problèmes posés par la maintenance de leur patrimoine.

La réponse à tous les maux : le décloisonnement des collections

Pas besoin donc d’une direction extérieure pour mieux remplir les multiples missions de l’Irpa. Et encore moins de tout le chambardement dans les musées qui est annoncé parallèlement à ce parachutage. Outre l’extrême réserve que suscite l’idée de placer sous la houlette d’une seule personne trois institutions aux spécificités et besoins propres, les bouleversements prévus par la réforme annoncée suscitent la stupeur. Passé l’effet de surprise et une fois perçue la fallacieuse audace des annonces faites, on verra rapidement que l’opération se fera nécessairement au détriment de deux institutions au bénéfice de la troisième – mais même cela est fortement sujet à caution -, les Musées des Beaux-Arts. L’objectif de la manœuvre que l’on veut mettre en branle saute aux yeux. Pour éclairer le lecteur, on épinglera quelques–unes des mesures envisagées dans le fameux « Pôle Art » en question. Il s’agit rien moins que de « décloisonner les collections ». Tels sont les termes utilisés. On reviendra plus loin sur cette notion appelée à faire date et à figurer dans les manuels de muséographie. Ainsi on rassemblerait sous l’appellation « Musée Fin de siècle » tout ce qui, « autour de Maeterlinck, Ensor, Khnopff, Spilliaert, Horta, Van de Velde etc., introduit un débat sur la modernité dans l’art en Belgique à partir de 1868 […]. Dans le futur Musée fin de siècle, vous aurez des tableaux, des sculptures mais aussi de la musique, du théâtre, de l’architecture et de la littérature [ …]. », propos cités par le journal Le Soir du 11 juillet 2012. On a compris qu’il s’agit de s’inscrire servilement dans le sillage de la mode consistant à mélanger les genres même si cela mène droit à la confusion la plus anti pédagogique. On se place dans la ligne de la marchandisation à tout crin, l’objectif étant de rentabiliser les musées, quitte (au nom de la convivialité, de l’interactivité, de l’ambiance ludique et autres fadaises) à les changer en lieux de distraction. On renvoie carrément à l’arrière-plan leur fonction essentielle (de lieux de conservation, d’étude et d’éducation) qui se voit supplantée par des effets faciles (mais exagérément coûteux et sans véritable gain intellectuel) de mise en scène. Dont acte. Dès lors et tant qu’à faire, pour rendre les choses encore plus attrayantes et faire davantage entrer l’argent dans les caisses, pourquoi ne pas envisager des visualisations en 3D d’un choix d’œuvres pornographiques de Félicien Rops ? Voilà de quoi attirer et ravir une frange de public que les musées n’intéresseraient pas ! Humour de mauvais goût ? Sans conteste9. Mais pas autant que le drame tragi-comique qui se joue désormais non pas en imagination mais dans la réalité la plus concrète.

On est en plein délire : le « I Fiamminghi Museum » (sic) et d’autres inventions

Le comble est bien atteint quand on se rend compte que cette mauvaise comédie est montée aux frais du public à qui l’on veut faire croire (naïveté désarmante ou mauvaise foi écœurante ?) qu’on fait avec ce plan de réformes non seulement de la bonne gestion culturelle mais aussi des économies. Ce serait un jeu amusant si les jouets que manipulent sans vergogne ses inventeurs n’étaient des éléments majeurs du patrimoine artistique national. Le scénario, qui semble repris aux mésaventures de l’apprenti sorcier, est déjà en cours de concrétisation. Le jour de l’ouverture du « Musée Fin de siècle » est même d’ores et déjà prévu : le 13 novembre 201210. Où : dans les locaux de ce Musée d’Art moderne qui a été intempestivement vidé de sa substance en février 2011 comme on l’a rappelé ci-dessus. Où ira le reste (si l’on peut dire) des collections de ce dernier ? Réponse : une partie serait dirigée vers un « Musée Art Nouveau » qui s’installerait dans les très beaux anciens magasins Old England … où l’on vient d’installer il y a une dizaine d’années à peine – et fort bien – le Musée des Instruments de Musique (MIM) dépendant des Musées royaux d’Art et d’Histoire, travaux non encore amortis faut-il le dire. Une autre partie irait garnir un « Musée d’Art moderne et contemporain » dont on ne sait pas encore où on va l’installer11 et encore moins comment le financer. Ce sont probablement des détails mesquins aux yeux des concepteurs du projet ! Honte à nous de les évoquer. Mais quand même, nous ne pouvons nous empêcher de nous demander ce que l’on va faire des instruments de musique que l’on déloge (sans tambours ni trompettes) ? Pas de problème. Dans cette version nouvelle du jeu de taquin à l’usage des muséologues en délire, il est prévu qu’ils fileraient quant à eux dans une « Cité de la Musique » (!) encore à créer de toute pièce, en collaboration avec le théâtre de la Monnaie. Rien de moins.

Ce n’est pas tout : en ce qui concerne les collections d’art ancien cette fois, on y adjoindra, comme pour l’Art Nouveau et le « Fin de siècle », des pièces prélevées dans les collections du Cinquantenaire. C’est le fameux décloisonnement annoncé. Il est ainsi prévu de démantibuler le contenu du Cinquantenaire pour étoffer une série de sous-musées. L’opération s’inspire de l’idée qui a présidé à la fabrication du Musée Magritte, avec la différence que le contenu de celui-ci a été essentiellement extrait des collections du Musée d’Art Moderne lui-même, tandis que les créations annoncées prévoient en plus des prélèvements opérés ailleurs. On verra ainsi éclore un incroyable « I Fiamminghi Museum » ou « Musée de l’Héritage flamand ». On appréciera au passage l’exquis meltingpot linguistique de ces intitulés. La formulation du communiqué de presse vaut lui aussi un instant d’arrêt : « L’ambition (sic) est de rassembler dans un même lieu, sur le site du Mont des Arts [en l’occurrence les bâtiments où se trouvent actuellement logés les Musées royaux des Beaux-Arts], les collections portant (sic) sur les sources de la culture flamande, dans son acceptation(sic) la plus large, du XVe siècle bourguignon à la fin du XVIIe siècle ». Comme si cela ne suffisait pas encore, on ajoutera (liste non exhaustive) dans les nouveautés promises un « Musée de l’identité européenne », un « Musée du Moyen Age », ainsi qu’un « Graphiforum » qui, comme son appellation magnifique l’indique, sera consacré aux œuvres sur papier. On rappellera que tout cela sera, selon les inventeurs de cette farce, générateur d’économies. On reste pantois.

Le changement pour le changement

Bref, on est en plein délire. Dans une interview (Le Soir du 11 juillet 2012) le ministre Magnette justifie de la manière suivante l’idée qui sous-tend cette opération de « décloisonnement » – nous y revoilà – des collections : « Aujourd’hui, si vous voulez voir l’héritage (sic) flamand, vous devez aller aux Musées royaux[des Beaux-Arts] pour les peintures et puis vous devez prendre la voiture ou le métro pour aller voir les retables et les sculptures au Cinquantenaire. Même chose pour la période Fin de siècle : les tableaux se trouvent aux Musées royaux, les céramiques ailleurs ». Et d’ajouter : « C’est une logique historique de présentation des collections par discipline [ …] ». En somme, la solution à tous les problèmes consiste à remplacer une logique par une autre, la nouvelle étant fondée sur le goût d’aujourd’hui pour la confusion des genres, le refus de la dimension historique et le rejet de l’effort de synthèse personnel que l’on veut épargner au visiteur (au nom de l’idéologie de la consommation culturelle béate). On en vient à reprocher aux musées d’être ce qu’ils sont par essence plus de deux siècles et demi après leur apparition, phénomène qui, comme la protection et l’étude du Patrimoine en général, fut un pas d’une importance inouïe dans l’histoire culturelle mondiale. S’il est un véritable « héritage », pour employer cet anglicisme qui paraît si cher au ministre mais qu’il convient d’user dans son acception d’origine, l’institution muséale en est bien un, au sens plein du terme ! Cela dit, qu’il faille suivre l’évolution du monde, de la société, des techniques…, est une évidence : il faut absolument moderniser les musées. Mais les sacrifier sur l’autel démagogique et réducteur du changement pour le changement et de la seule vocation touristique, et nier en fin de compte la notion même du musée tel qu’il fut conçu dans l’esprit des Lumières à la fin du XVIIIe siècle, est un acte que l’on ne peut que qualifier de barbare.

Un public systématiquement mésestimé


2. Les tapisseries de Tournai
des collections des Musées du Cinquantenaire
Photo : D.R.
3. Une des salles de sculpture gothique
aux Musées du Cinquantenaire
Photo : D.R.

4. La salle dite du trésor aux Musées du Cinquantenaire.
A découvrir non sans peine dans le dédale lugubre des lieux
Photo : D.R.

On est choqué par la justification donnée par le ministre pour déménager du Cinquantenaire vers la rue de la Régence les retables et sculptures des XVe et XVIe siècles qui s’y trouvent : éviter au visiteur de devoir se déplacer d’un musée à l’autre ! C’est vraiment mal connaître ce qu’est un visiteur de musées. Chacun sait qu’il ne trouvera de toute façon là où il se rend qu’une vision partielle de l’histoire des arts et que s’il veut en savoir plus, il doit bouger, lire des livres, voire regarder sur l’Internet. On érigera autant de musées thématiques que l’on veut et on aura beau « décloisonner » et déménager à tire-larigot, jamais on ne rassemblera assez d’objets en un seul lieu pour épuiser un sujet. Vouloir épargner au visiteur de musées un trajet en voiture ou en métro est d’un ridicule absolu12. Avoir dans une même ville deux musées importants et complémentaires est au contraire une aubaine. Il se fait de plus, comble de la sottise, que les superbes et abondantes collections de sculpture en question13 bénéficient d’une présentation très honorable qui ne demande que quelques modifications pour être améliorée (ill. 2 et 3). Ces salles, qui ont été inaugurées en 2000, il faut le rappeler, sont parmi les plus belles d’un musée par ailleurs, il est vrai, fort ingrat et auquel il est évident qu’il convient d’accorder au plus vite une attention toute spéciale pour remédier à son aspect généralement rébarbatif. Lors de notre parcours effectué hier dans les salles vouées au moyen âge et aux périodes gothique, Renaissance et baroque nous avons croisé six visiteurs ! S’il y a un problème à résoudre en priorité ne serait-ce pas celui-là : un rassemblement d’œuvres de tout premier plan devant lesquelles on ne parvient pas à conduire le public ? (ill. 4). Malheureusement, de toute évidence, ce n’est pas du tout cela qui préoccupe les auteurs de réformes d’aujourd’hui (ill. 5 et 6). Quel avantage voient-ils vraiment (on ne va quand même pas gober cette histoire de voiture ou de métro !) à démanteler tout cela pour le remonter (mieux qu’au Cinquantenaire ?) aux Musées des Beaux-Arts (dans des locaux qui attendent depuis des lustres d’être désamiantés) ?


5. Les Musées du Cinquantenaire.
Un monumental temple des arts mal mis en valeur
Photo : D.R.
6. Jour d’affluence aux Musées du Cinquantenaire.
Merci de ne pas déranger les fantômes
Photo : D.R.

C’est un piège à gogos. Tant qu’à faire, on pourrait aussi imaginer que le ministre et son triple directeur général passent un accord avec les autorités de la Ville de Bruxelles pour déménager du Musée Communal, sur la Grand-Place, les quelques très beaux retables brabançons qui s’y trouvent aussi, ainsi que les sculptures du maître d’Hackendover provenant du porche de l’Hôtel de Ville ? Et ainsi de suite, (…)

A la lecture de ce qui a été communiqué, on apprend donc que les environs de 1699 ont été fixés commeterminus ad quem pour sélectionner des œuvres à faire figurer dans le « I Fiamminghi Museum ». Quel est alors le sort réservé aux périodes suivantes , au XVIIIe siècle et à tout ce que compte le foisonnant XIXe avant ces « Fin de siècle » et Art Nouveau, les enfants privilégiés du Directeur général ? Aux oubliettes, avec les collections d’art moderne ? On verra plus tard ? Silence. Espérons qu’on n’oubliera quand même pas dans les réserves des Musées des Beaux-Arts, non seulement les témoignages de ces deux siècles de création artistique nationale mais aussi les écoles étrangères représentées par quelques chefs-d’œuvre dont, sauf exception, on ne fait pas grand cas aux Musées royaux14.

Qu’entend-on par art moderne ?

Le moment est sans doute indiqué pour s’interroger sur ce que nos personnalités du jour entendent par art moderne. Quand le font-ils commencer, quand se transforme-t-il en art contemporain ? Il est assez paradoxal que l’on se lance dans des aventures aussi vastes que risquées sans se poser cette question élémentaire. Remonter aux origines du Musée de Bruxelles, qui fut créé par Napoléon Bonaparte en 1801 est éclairant dans la mesure où c’est de cette époque déjà bien lointaine que date aussi la division de ses collections en deux parties distinctes : l’art ancien et l’art moderne15. Tout aussi instructif est la date – 1748 – choisie pour marquer la scission entre les deux. Il s’agit tout bonnement de l’année de naissance de Jacques-Louis David dont on peut comprendre qu’il ait pu être considéré, à cette époque, comme le premier des modernes, véritable témoin de son temps. Egalement révélateur, mais négativement cette fois, est le fait que cette séparation, devenue absurde, est toujours en vigueur aujourd’hui. Comment se fait-il que les conservateurs qui se sont succédé à la tête de la maison, disons depuis le milieu du XXe siècle, au moment où Picasso incarnait déjà depuis des décennies la modernité, n’ont pas songé qu’il serait peut-être utile de revoir la question ? L’exercice ne manque intellectuellement pas d’intérêt. Cela aurait notamment évité l’ambiguïté des sympathiques revendicateurs d’aujourd’hui en faveur d’un musée dit d’art moderne car il est évident que pour eux les modernes ce ne sont pas les Néo-classiques, les Romantiques et autres Réalistes devenus évidemment des anciens depuis belle lurette. Tout le monde s’accordera, on l’espère, pour dire que l’on ne peut quand même pas laisser enfouis sans rien dire dans un oubli volontaire les milliers (oui, les milliers) de tableaux et sculptures que conserve le Musée d’Art Moderne, témoins de la richesse artistique d’un XIXe siècle aux multiples aspects encore peu et mal étudiées et qu’on ne peut étudier sans tenir compte des collections bruxelloises.

Et l’art contemporain ?

Nous n’entrerons pas ici dans la discussion sur le lieu où un Musée d’Art Contemporain cette fois devrait être érigé. Tout ce qui tourne autour de cet autre volet du problème des Musées à Bruxelles mérite des développements spécifiques que nous laissons à d’autres le soin de défendre avec plus de compétence que nous. Nous souhaiterions néanmoins émettre le souhait que soit privilégié de manière imaginative le recyclage de bâtiments existants. Il existe en plus d’un lieu à l’abandon dans Bruxelles qui pourraient connaître ainsi une nouvelle vie et entrainer dans leur mouvement la revalorisation de quartiers déshérités. Nous songeons par exemple au site de l’ancienne Ecole vétérinaire de Cureghem, vaste ensemble aux réelles qualités architecturales. Situé dans un quartier délabré et miné par la criminalité, son affectation à des activités culturelles serait un facteur évident de renouveau urbain. Si l’on veut atteindre un semblant d’« effet Bilbao », comme déjà dit plus haut, travaillons dans ce sens (à Cureghem ou ailleurs) plutôt que de nous laisser obnubiler par un « signe fort » qui a réussi là-bas mais qui ne fonctionnera pas nécessairement ici.

Voyons les choses en face

Pour en revenir aux musées que nous nommerions « traditionnels », la façon dont leur avenir est abordé aujourd’hui accroît les craintes plus qu’elle ne rassure. Reconnaissons toutefois, et prenons le comme un signe positif, qu’une prise de conscience s’est au moins manifestée et qu’un double mouvement (opposé) de réformes et de fortes contestations est désormais lancé. Félicitons-nous en, même si la voie choisie par le Ministre, l’ Administration et le directeur général en fonction nous paraît franchement mauvaise. Il faut donc tout faire pour éviter le désastre annoncé.

Il est clair que les Musées royaux des Beaux-Arts et ceux du Cinquantenaire doivent les uns et les autres rester fidèles à leur mission historique et développer leur spécificité, même si la nature multiforme des collections du second et le casse-tête muséographique que sont ses locaux rendent là le challenge tout particulièrement difficile. Mais, comme nous l’écrivions en 2009, quel beau défi à relever ! On devrait facilement rencontrer un consensus pour dire qu’une revalorisation de ces deux magnifiques institutions doit être entreprise sans délai : ce devrait être un premier pas dans le bon sens. Mais les restructurations nécessaires doivent rester purement techniques, ne pas affecter les missions statutaires scientifiques des institutions qui doivent avant tout être au service de l’art (de sa conservation, de son étude et de sa diffusion dans le public). Les mesures attendues ne doivent pas être fastueuses mais avant tout efficaces de manière à permettre aux institutions concernées de s’épanouir au mieux. Il est nécessaire que les débats soient menés et les décisions prises par des personnes issues du sérail qui sachent de quoi il retourne, bien informées des exigences liées à la défense et à l’illustration de l’art. Mêler sous une même coupole les problèmes des trois institutions concernées paraît loin, très loin, d’être une heureuse option. En ce qui concerne les Musées, il est totalement vain et inutile, en tout cas, de procéder aux bouleversements des collections tels qu’annoncés. Pour ce qui est de l’Irpa, il faut tout mettre en œuvre pour permettre à son équipe dirigeante et à son personnel qui ont fait la preuve de leurs compétences et de leur dynamisme de poursuivre et développer les activités de l’institution dans la voie qu’ils ont prise au cours de la dernière décennie.

N’est-ce pas une affaire de gouvernement ?

Le débat mérite d’être public. N’est abordé ici que le cas des Musées royaux des Beaux-Arts, des Musées royaux d’Art et d’Histoire et de l’Institut royal du Patrimoine artistique. N’oublions pas que cinq autres institutions scientifiques de l’Etat sont concernées16. Si nous pouvons, en tant que professionnel de l’Histoire de l’Art, prétendre au droit d’avoir un mot à dire en qualité d’ancien membre du personnel de l’Irpa avant d’en devenir un usager comme nous le sommes des Musées, nous sommes absolument incapable de porter un jugement quelconque sur la nécessité ou non de réformer les autres institutions17. Néanmoins, vu les enjeux considérables, nous sommes enclin à nous demander si un ministre à lui seul peut décider de leur sort. N’est-ce pas une affaire de gouvernement ? Il est de notoriété publique que les trois acteurs du drame qui se joue actuellement, MM. Magnette, Mettens et Draguet, appartiennent tous trois à un seul des six partis de l’actuelle coalition gouvernementale. On aimerait connaître la position des cinq autres partis sur ces matières : ils sont, à notre connaissance, tous restés silencieux jusqu’à ce jour. On ne peut quand même pas imaginer qu’ils ne se préoccupent pas de l’avenir des principaux établissements scientifiques de la nation. Il serait bienvenu qu’ils se fassent entendre.

En tout cas, rien qu’en matière de Musées et de Patrimoine, le nombre et l’importance des questions, voire la stupéfaction, que soulèvent la plupart des réformes annoncées, demandent que des explications complètes soient fournies à l’opinion publique. Celle-ci est certes convaincue que si des économies de gestion peuvent être accomplies, il faut bien entendu y procéder sans atermoiements. Mais il faut aussi absolument lui fournir des éclaircissements sur :
– 1. l’utilité réelle de chapeauter les trois institutions par un seul directeur général ;
– 2. les créations envisagées de nouveaux lieux d’exposition ;
– 3. le démantèlement des collections existantes qu’elles impliquent ;
– 4. leur justification scientifique ;
– 5. leur faisabilité pratique et financière ;
– 6. le calendrier des travaux à entreprendre, sans oublier surtout
– 7. ceux que l’on attend déjà depuis parfois plus de dix ans.

La démesure qui les caractérisent semble rendre la quasi-totalité des réformes irréalisables, sauf découverte subite d’un pactole sans limite. Nous proposons qu’il soit simplement procédé à un inventaire des dysfonctionnements actuels et des autres problèmes existants dans les institutions en question et qu’une réponse pratique, sensée et rapide leur soit donnée. Pas sous formes d’usines à gaz.

Lire le texte complet.

Denis Coekelberghs, La Tribune de l’Art, lundi 6 août 2012

Notes

1. Le site Musée sans musée donne un suivi régulier des manifestations en faveur des Musées royaux (c’est-à-dire opposées aux décisions de fermeture prises par leur directeur général) et met attentivement en ligne les articles de presse sur le sujet.

2. Cité par le journal La Libre Belgique du 3 juillet 2012.

3. On peut déduire des propos du Ministre rapportés ci-dessus que le directeur général des Musées considère bien comme une situation normale que nombre de salles de son établissement soient inaccessibles et que leur réouverture n’est pas sa priorité, sans quoi il aurait tenu à alerter en bonne et due forme son ministre de tutelle. Ce dernier ne peut bien entendu être au courant de tout sans être informé, en premier lieu par le chef d’établissement lui-même. Cela semble néanmoins montrer aussi – et c’est bien regrettable vu ses attributions – que le ministre n’a guère fréquenté les Musées royaux des Beaux-Arts durant ces dix dernières années et que les membres de son cabinet chargés des dossiers de cette grande institution scientifique de l’Etat belge ne se sont pas préoccupés non plus de ce dysfonctionnement flagrant.

4. Ces problèmes de climatisation semblent récurrents. On se souvient que des dizaines de panneaux anciens ont été abîmés dans les réserves en janvier 2009 suite à une panne de climatisation tardivement découverte (voir la brèves du 28/1/09.

5. Le projet concerne aussi un Pôle Documentation (chapeautant les Archives de l’Etat et la Bibliothèque royale de Belgique), un Pôle Espace (réunissant l’Institut d’Aéronomie spatiale, l’Observatoire royal de Belgique et l’Institut royal météorologique). Pour des raisons qu’on ignore, il n’est en revanche pas question de créer un pôle réunissant les deux derniers établissements dépendant de la Politique scientifique fédérale : le Musée royal de l’Afrique centrale, établi à Tervueren, et l’Institut royal des Sciences naturelles (le Muséum). On peut toutefois se demander comment sont prises en considération les fabuleuses collections ethnographiques de Tervueren ! Signalons que ce Musée à forte connotation colonialiste propre à l’époque de sa création vers 1900 a fait par ailleurs déjà l’objet de plans destinés à faire disparaître presque toutes les traces muséographiques de son état (péché ?) originel. Voilà un Musée qu’il eût fallu classer dans son intégralité pour le rendre intouchable par les vandales de la nouvelle culture.

6. Les amateurs de numérologie apprécieront la combinaison ternaire : le regroupement de trois institutions et un triumvirat composé de trois frères trois points se mettant d’accord pour créer un poste de directeur à trois casquettes.

7. Pour des raisons dont nous n’avons malheureusement pas connaissance, le ministre a annulé au début de cette année la procédure de recrutement du nouveau directeur général. Le manque de clarté laisse penser que la manœuvre pourrait avoir été réalisée dans la perspective de l’opération « triple casquette ». A confirmer. Ou à démentir.

8. On relèvera ici l’obligation dans laquelle se trouve l’Irpa, quand il est fait appel à ses compétences, de facturer ses prestations pour les interventions de conservation, de restauration ou de sauvetage du patrimoine qui lui sont demandées, même lorsqu’il s’agit de bien appartenant à des institutions publiques (fabriques d’églises, communes, musées etc.). Ne disposant pas de suffisamment de personnel nommé dans le cadre, il doit faire appel à des collaborateurs extérieurs (ce qui en soi est contestable) dont il doit payer les prestations.

9. Mais que penser du tapage médiatique (et publicitaire !) fait tout récemment au Musée Magritte autour de l’accrochage de quelques affreux dessins phalliques de la main du maître présentés comme une découverte exceptionnelle alors qu’ils n’ont d’autre intérêt que strictement documentaire ? Mais cela a probablement suscité quelques entrées supplémentaires. C’est toujours bon à prendre pour le bilan annuel et démontrer la rentabilité commerciale de l’opération « Musée Magritte ».

10. Sans en fournir les raisons, la presse vient d’annoncer (sans doute en répercussion à un communiqué émanant des Musées ?) que son ouverture est reportée au 7 mai 2013. On attend d’en apprendre davantage.

11. Dans un édifice « à la Bilbao » disent certains sans rire. Ils ne savent probablement pas en quoi l’opération menée avec maestria à Bilbao n’a rien à voir avec les données propres à Bruxelles.

12. Comment résoudre, Monsieur le Ministre, le terrible problème des édifices gothiques dispersés dans la ville et qui nécessitent dès lors d’effrayants déplacements ? Par ailleurs, demanderez-vous à la Bibliothèque royale de sortir de sa réserve précieuse les fragiles chefs-d’œuvre enluminés de l’illustre bibliothèque de Bourgogne pour les mettre en dépôt dans cet incroyable « Fiamminghi Museum » ?

13. Où sont aussi accrochés quelques chefs-d’œuvre de la tapisserie gothique de Tournai (attention : cet « héritage »-là n’est pas celui des « Fiamminghi ») et Renaissance de Bruxelles (attention, ici on est en Brabant). Annexionnistes en herbe, attention.

14. Manifestement transporté par l’enthousiasme, le ministre va jusqu’à ranger Rembrandt parmi les fleurons du futur et déjà fameux « I Fiamminghi Museum » (Voir son interview déjà citée au journal Le Soirdu 11 juillet 2012).

15. D’où cette appellation ambiguë mais historiquement intéressante de « Musées royaux des Beaux-Arts » au pluriel, alors qu’il s’agit bien d’une seule institution.

16. Voir note 5.

17. Encore qu’on ne comprenne pas pourquoi, au nom de l’argument maintes fois répété d’unicité des collections de l’Etat (justifiant leur fameux « décloisonnement »), le Musée d’Histoire Naturelle et le Musée de Tervuren ne soient pas eux également fusionnés avec les deux autres grands musées fédéraux. Sans parler du Musée de l’Armée, lui aussi institution fédérale mais dépendant d’un autre ministère.

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Plaidoyer en faveur des collections de sculpture baroque et néo-classique des Musées royaux des Beaux-Arts de Bruxelles

(…) Situons d’abord brièvement la question dans son contexte qui est celui du scandale que constitue l’inaccessibilité d’une proportion énorme du patrimoine artistique géré par les Musées. Les salles dévolues à la peinture des XVe et XVIe siècles sont fermées depuis plus de 10 ans en raison de la présence d’amiante (ce que l’on veut bien croire) et, dit-on aussi, de rénovation (ce qui reste à prouver – ill. 1). Il en résulte qu’un choix de ces collections est accroché aux cimaises d’autres salles, ce qui se fait, bien entendu, au détriment d’autres tableaux, notamment des XVIIe et XVIIIe siècles. Les années passant, on aura compris que de temporaire, la situation est devenue définitive. Quant aux locaux où étaient présentées les merveilleuses esquisses de Rubens que possèdent les Musées, ils ont été fermés durant l’été 2010 sans annonce de réouverture. Il semblerait, sans plus de précisions, que les conditions de conservation n’y sont plus satisfaisantes ; concluons aussi que l’on ne fait pas grand’ chose pour remédier à la situation. Enfin, en février 2011, c’est la totalité du Musée d’Art moderne cette fois que la direction générale de la maison a fermée sans se soucier d’annoncer une réouverture quelconque non plus2. Ce mépris du public laisse pantois. Il révèle en vérité un mal plus fondamental encore puisque la direction, en agissant de la sorte, étale sans vergogne sa propre indifférence à l’égard de toutes ces pages de l’histoire de l’art qu’elle se permet de jeter aux oubliettes sans se soucier de leur retour.

1. Panneau en place depuis une décennie
avec ses coquilles et sa faute d’orthographe d’origine.
Une pièce de collection
Photo : D. R.

Quand on considère la gestion des collections des Musées royaux des Beaux-Arts dans leur ensemble, le constat est donc désolant. Si l’on regarde de plus près le sort réservé à la magnifique collection de sculpture qu’ils renferment, il est encore plus navrant. Or la sculpture est un fleuron de l’histoire de l’art en Belgique ; c’est un domaine d’activité artistique soutenant sans peine en qualité la comparaison avec la France et l’Italie, ce qui n’est pas peu dire. Et les Musées royaux des Beaux-Arts détiennent le plus grand rassemblement au monde de sculptures issues des territoires couvrant le territoire de l’actuelle Belgique sur une période allant du XVIIe à nos jours. Il n’empêche que ce trésor patrimonial, qui compte des chefs-d’œuvre en terre cuite baroques et néo-classiques, période dont nous parlerons essentiellement ici3, est enfermé pour sa plus grande part dans des réserves poussiéreuses, parfois dans un état de conservation peu brillant. Faut-il ajouter que les publications du personnel scientifique de la maison en ces matières sont quasi inexistantes depuis des décennies ? On est honteux d’écrire que le dernier catalogue des collections de sculpture ancienne des Musées, celui de Marguerite Devigne, fort utile mais sommaire et forcément tout à fait dépassé, date de… 1923. Pour les artistes nés entre 1750 et 1882, il aura fallu attendre 1992 pour qu’un catalogue soigneusement mis à jour paraisse, publication due avant tout à la persévérance et à l’enthousiasme de Jacques Van Lennep parti entretemps à la retraite. Aujourd’hui, en ce qui concerne la période baroque, après le départ d’Hélène Bussers (à qui l’on doit sans doute les dernières belles acquisitions du département4 – ill. 2), l’organigramme ne prévoit pas de responsable spécifique de cette section (en tout cas personne n’occupe une telle fonction) et les conservateurs en place (en nombre réduit) sont déjà plus que débordés par leurs tâches dans le domaine de la peinture. (…)

Lire le texte intégral  ici.
Denis Coekelberghs, mercredi 18 juillet 2012. La Tribune de l’Art. L’actualité de l’Histoire de l’Art Occidental du Moyen-Age aux Années 30. Mis en ligne le Jeudi 19 juillet 2012.
 

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