Michel Draguet: « Cet art moderne doit être exposé au grand jour »

MOMA à New York, Beaubourg à Paris, SFMOMA à San Francisco : le musée d’Art moderne est l’un des phares d’une capitale, d’une métropole. C’est une question de rayonnement : « Le Guggenheim a donné une fierté aux habitants de Bilbao. Une vie est née alors qu’auparavant Bilbao n’était vue que comme victime du franquisme. »

Ces propos sont de Michel Draguet, l’homme qui, le 1er février 2011, a fermé le musée d’Art moderne de Bruxelles… Avec l’idée de mieux mettre cet art en évidence. A n’y rien comprendre ? Dirigeant les musées royaux des Beaux-Arts de Belgique depuis bientôt dix ans, Michel Draguet est passionné d’art moderne. Dans « Les origines de l’art abstrait », sa thèse de doctorat à l’ULB, il s’est concentré sur l’avant-garde russe et sa manière d’abstraire du réel une autre figuration. « Ces artistes ont ouvert un sans objet. Cela relevait de ce qu’on appelle une culture de la transformation du réel, une culture de gauche. »

La tentation totalitaire

Puis est apparue une critique de la modernité. Les avant-gardes ont alors été vues comme des mouvements totalitaires, à l’image de Kasimir Malevitch excluant Marc Chagall de l’Ecole artistique de Vitebsk (Biélorussie) pour imposer un mouvement dont le nom parle de lui-même : le Suprématisme. De l’autre bord, le Futurisme italien embrassa le fascisme. « Il y a une tentation du totalitarisme comme dans les religions révélées » , relève Michel Draguet.

De là, selon lui, le désamour pour l’art moderne. A Bruxelles, le trait est vite tiré : un musée d’Art moderne est décidé en 1962 et inauguré en 1984. Des travaux ont été réalisés en 1989, et puis rien d’autre qu’une lente décrépitude.

A son arrivée, il y a neuf ans, Michel Draguet a vu les choses autrement. Pour lui, l’ancien musée, où le XXe siècle se trouvait au niveau – 8, était « le reflet du déficit d’amour pour la question de la modernité. Cet art moderne doit être exposé au grand jour ».

Début 2011, le musée d’Art moderne a été vidé pour travaux, avant de devenir, fin 2013, le musée Fin-de-Siècle. Celui-ci couvre la période de 1869 à 1914, « le moment de la modernité en Belgique ». En 2009, était né le musée Magritte, « qui pose le problème du rapport de la vie à l’œuvre » , la question biographique.

Reste la question, toujours brûlante, de l’art moderne – de 1914 à nos jours – et de son implantation dans le paysage bruxellois. Michel Draguet est clair là-dessus : « Le politique gère ces questions. Le musée est l’exécution d’une décision issue de la représentativité du peuple » , dit-il. A partir de là, les idées fusent, comme celle d’une construction nouvelle au-dessus de la partie à ciel ouvert des tunnels routiers passant sous le Cinquantenaire. Deux problèmes étaient résolus en un : la pollution du site par la circulation automobile et la visibilité européenne de l’art moderne.

Solutions toutes faites

D’autres solutions existent, toutes faites, comme celle des anciens magasins Vanderborght, en centre-ville, au bout des Galeries de la Reine. Construits entre 1932 et 1935, ils offrent une superficie de 7 000 m², comparable à celle de l’ancienne implantation du musée. Mais cela heurte l’une des idées de Michel Draguet : « Notre collection tient dans le Vanderborght, sans pouvoir donner la mesure d’une belle interdisciplinarité. »

La question de la superficie serait résolue par la proposition de la Région bruxelloise : l’immeuble Citroën, place de l’Yser, offre en l’état actuel une superficie de 16 500 m². Inauguré en 1934, il est, lui aussi, de par son architecture moderniste, une sorte de mise en abyme du futur contenu, l’art d’après-1914.

Car un musée n’est pas qu’un bâtiment, mais surtout une idée. « Le musée est un espace de méditation spirituelle et de questionnement à travers les œuvres d’art, dit Michel Draguet. Dans mon musée imaginaire, Marcel Broodthaers a une place importante. Il est le premier grand témoin du basculement de l’art vers le discours. Suite à quoi une autre logique a pris le pas : celle du marché ! »

La logique de l’inspecteur des Finances

Entre-temps, les musées royaux des Beaux-Arts sont devenus une entreprise : « L’inspecteur des Finances fonctionne avec une logique économique. » Sur une dotation annuelle de 4,9 millions d’euros, l’institution doit économiser un demi-million. « Et, pour entrer dans un lieu quel qu’il soit, on doit avoir 375 000 visiteurs. C’est notre réalité. Est-ce logique de demander cela à une institution culturelle ? », s’interroge Michel Draguet.

Un directeur qui ne cache pas son inquiétude face à l’arrivée d’une nouvelle majorité fédérale très droitière, généralement peu favorable à la culture. « Je viens d’une université où l’on pratique le libre examen, où l’on ne juge pas avec des a priori. Mais j’ai ma propre éthique, ma vision des choses. Un musée est un endroit d’émerveillement, fédérateur par nature. Nous ne travaillons pas contre, nous n’avons pas un discours de rejet. »

La Libre – DOMINIQUE SIMONET – mardi 05 août 2014.

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