Le point sur les funestes projets de réformes des Musées royaux des Beaux-Arts et du Cinquantenaire à Bruxelles

Une piqûre de rappel pour commencer

En août 2012, la Tribune de l’art publiait un article destiné à attirer l’attention sur les projets de réformes touchant les Musées royaux des Beaux-Arts, les Musées royaux d’Art et d’Histoire (dits le Cinquantenaire) et l’Institut royal du Patrimoine artistique. Ce plan défiait la raison par les propositions irréalistes qu’il contenait. Il était aussi apparenté à une tentative de coup de force tant il avait été élaboré sans consultation ni du personnel de cadre, ni des Conseils scientifiques, et n’était appuyé sur aucune étude de faisabilité. Il était avancé par le président de la Politique scientifique fédérale belge, Philippe Mettens, et le directeur général des Musées royaux des Beaux-Arts, Michel Draguet (qui se trouve être de surcroît le directeur ad intérim des Musées du Cinquantenaire suite à l’absence – anormale – de nomination d’un titulaire). Il était prévu de regrouper ces trois institutions sous la houlette d’un unique directeur général (le même Draguet en l’occurrence), regroupement dont allaient découler, disait-on, rationalisation et économies. Or ces modifications structurelles impliquaient des changements profonds dans la répartition des collections des deux musées, celles-ci devant notamment être désormais regroupées selon des critères thématiques. De nouveaux musées devaient aussi être créés de toutes pièces, des bâtiments construits, des lieux (pourtant inaugurés il y a à peine dix ans) profondément remodelés, des collections déménagées ou plus vraisemblablement, hélas !, mises en réserves, compte tenu du penchant de Draguet pour cette formule radicale…

En pleine incohérence

Le projet présenté, censé générer des économies, donnait plutôt à croire que des fonds illimités étaient disponibles ! Plus gravement encore, il donnait l’impression trompeuse que les musées n’avaient pas d’autres priorités ou problèmes vitaux à résoudre d’urgence. La réalité est évidemment tout autre : la situation des Musées royaux est réellement dramatique car ce délire réformiste passe outrageusement sous silence le scandale des salles fermées et des collections mises en réserves. Un premier acte s’est déroulé il y a une douzaine d’années (avant l’entrée en fonction de M. Draguet) dans ce que l’on nomme les « annexes » du musée de la Rue de la Régence, qui furent fermées en raison de la présence d’amiante, puis firent l’objet de travaux d’assainissement, puis laissées à l’abandon au stade du gros œuvre mis à nu. Il en est résulté que les collections des XVe et XVIe siècles durent être déplacées. Elles furent disposées ailleurs dans le musée et durent forcément être limitées en nombre de pièces exposées. Ce qui se fit aussi au détriment, bien entendu, d’autres parties encore des collections. Les événements récents ont fait ressortir qu’aujourd’hui rien n’est toujours prévu par la Régie des bâtiments de l’Etat pour remettre les lieux en ordre après ce désamiantage déjà fort lointain. La Régie se dit en manque de fonds et reconnaît avoir d’autres priorités que les musées (les prisons par exemple). Cette position est d’autant plus facile à adopter par ce service fédéral qu’aucune demande pressante ne venait du maître des lieux1. On doit s’interroger sur les principes justifiant l’ouverture de nouveaux chantiers alors que d’autres sont laissés à l’abandon. Par ailleurs, les aménagements des Musées des Beaux-Arts tels qu’ils se présentent aujourd’hui remontent aux années 1970 et laissent apparaître des signes flagrants d’usure généralisée. Dans les plans et projets mirobolants annoncés, on ne lit rien sur l’opportunité qu’il y aurait de rajeunir l’aspect de plus en plus sinistre des lieux. On est vraiment en pleine incohérence.

Un musée vidé de ses collections :…

Car Michel Draguet n’a certes pas dû manquer d’énergie pour trouver les moyens de mettre en place (jusqu’il y a peu sans l’aval de son Conseil scientifique, très réticent, qui plus est) un musée « Fin de siècle » qu’il jugea bon d’installer dans des salles consacrées à l’Art moderne. A la cave donc les collections des XIXe et XXe siècles à l’exception de ce qui relève de sa chère « Fin de siècle »2 ! De coûteux travaux furent donc entamés. Quant au reste des collections d’art moderne elles sont désormais inaccessibles et nul ne sait quand elles réapparaitront à la lumière, au grand dam du public envers lequel le directeur général n’a manifestement que du mépris3. Le scandale est criant.

… un scandale qui ne fait que grandir

Les XVe et XVIe siècles sont déjà en partie invisibles. Peu importe : cela dure depuis déjà depuis si longtemps que plus personne ne s’en rend compte ! Est aussi invisible, dans sa quasi totalité cette fois, l’exceptionnelle collection de sculpture des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles dont rares sont même ceux qui en connaissent ne serait-ce que l’existence (voir cet article). Quant à la peinture du XVIIe siècle, elle est elle aussi de moins en moins bien lotie. (…)

Un caprice personnel du directeur général que certains se croient obligés de satisfaire ou de masquer

Le musée « Fin de siècle » est un caprice que s’offre le directeur général des musées qui, sous prétexte de caser une dation qu’il dit fabuleuse, s’est permis de vider des salles de leur contenu sans avoir prévu de solution de remplacement pour l’exposer ailleurs. C’est alors que dans le but d’occuper les mécontents et d’empêcher leurs manifestations gênantes, des propositions dilatoires déjà anciennes et abandonnées furent à nouveau avancées, notamment l’installation (temporaire !) des collections modernes dans les anciens magasins Vanderborght, moyennant d’importants travaux d’aménagements (encore !) à financer on ne sait trop par qui. Et cela se ferait en entente avec la Ville de Bruxelles qui est propriétaire des lieux… mais n’a pas de budget disponible. Voilà qui n’est évidemment pas de nature à simplifier la donne puisqu’il s’agirait de créer une nouvelle structure associant une institution fédérale et la Ville de Bruxelles, auxquelles se joindrait encore la Région de Bruxelles-Capitale. Soit trois niveaux de pouvoir et administratifs totalement différents ! Sans compter que l’opération ne saurait se faire sans l’intervention de sponsors.

L’art de compliquer les choses ou Comment noyer le poisson ?

Sentant que l’opinion publique était plus sensible qu’on ne pouvait le croire à l’avenir d’un musée d’Art moderne à Bruxelles, divers politiciens et autres « forces vives » du pays se sont sentis obligés d’aider Draguet à sortir de l’impasse dans laquelle il s’est lui-même coincé. Ils ont dès lors voulu mettre leur grain de sel dans cette question désormais portée sur la place publique. Peut-être sont-ils de bonne volonté, mais il est évident que s’ils se mêlent de s’occuper d’un potentiel et hypothétique musée d’Art moderne, il est à craindre que la situation actuelle et le devenir des Musées royaux eux-mêmes ne les laissent indifférents6. Les voilà dès lors qui occupent la scène et détournent l’attention en proposant à qui mieux mieux « un geste architectural fort » dans un quartier défavorisé, la construction (encore !) de toute pièce d’un musée qui rivaliserait avec les plus connus du genre dans le monde, et qui serait, à les entendre, au moins l’égal de celui de Bilbao avec son « effet » spécifique sur la revitalisation urbaine qu’il a entrainée. Tout le monde sait que ce genre de phénomène ne pourra jamais voir le jour dans le contexte bruxellois si différent de celui de Bilbao et qui est caractérisé par son incapacité de prendre des décisions audacieuses et encore moins de les mener à leur terme dans des délais rapides. Quelles collections y mettrait-on ? Que deviennent dans ce scénario les XIXe (hors sa « Fin de siècle ») et XXe siècles ? Autant de questions qui restent sans réponse et qui renvoient, loin de le résoudre, au scandaleux problème créé de toute pièce par Michel Draguet.

Une rustine muséologique

Tout ce vain remue-ménage est né, on ne le répètera jamais assez, de l’évacuation intempestive des collections du musée d’Art moderne, comme si les écarter de la vue du public était une solution normale. A noter que le directeur général, devant les rouspétances nombreuses7, a décidé de jeter un os à ronger aux amateurs d’art moderne et de présenter dans deux salles – séparées, situées à deux niveaux différents et sans liaison directe entre elles – ce qu’il appelle pompeusement « Le choix des conservateurs », à savoir un roulement d’œuvres rassemblées selon l’un ou l’autre thème. Monsieur Draguet pense-t-il vraiment que cette rustine muséologique puisse être une réponse aux attentes du citoyen ?

Que devient le Cinquantenaire ? Un temple de la déprime

(…)

L’appel de 25 professeurs d’universités

(…)

Enfin des réactions et une lueur d‘espoir que le pire ne se produira pas

Même si quelques questions parlementaires ont été posées, on peut déplorer que le gouvernement et les partis politiques ne se soient pas montrés plus vite attentifs aux réclamations répétées du public et des visiteurs des musées profondément déçus par le grave déficit démocratique que révèle la manière dont les événements ont été engagés. On peut aussi déplorer que le gouvernement n’ait pas prêté aussitôt attention à la demande de personnalités scientifiques d’être entendues avec d’autres représentants du monde des arts et de la culture dans le cadre d’une large réflexion sur l’avenir de ces établissements. Mais aujourd’hui, des yeux semblent enfin s’ouvrir et des oreilles se tendre, du mouvement se perçoit dans le monde politique.

Il s’agit bien d’une affaire de gouvernement

On rappellera ici que les institutions scientifiques en question relèvent du gouvernement fédéral. Au départ, comme déjà rappelé, le projet était porté essentiellement par le ministre Paul Magnette qui fit avec complaisance (ou abusé dans sa confiance ?) le jeu de son président de la Politique scientifique, Ph. Mettens, et de M. Draguet. Ces trois membres actifs du parti socialiste ont-il cru que leur dossier allait passer sans contestation ni critique et que les différentes étapes requises pour l’adoption d’un projet engageant l’ensemble du gouvernement (une coalition de six partis) allaient être franchies dans l’indifférence générale ? Toujours est-il que lorsqu’il fut finalement proposé au gouvernement au printemps dernier, l’aspect financier souleva des questions et laissa plus d’un intervenant perplexes, d’autant plus qu’entretemps plusieurs mandataires politiques, avec une attention qui les honore, se documentèrent davantage sur le dossier dont ils avaient à traiter et allèrent s’informer sur place, dans les institutions elles-mêmes. La presse a aussi fait écho de diverses réunions (dites « intercabinet » en jargon local) consacrées à l’étude du dossier. Il apparut que tout le monde n’y était pas favorable, du moins en l’état et qu’il convenait de se revoir à la rentrée. Pour la petite histoire, on a pu lire dans la presse que Mettens justifiait le report de l’agenda par l’abdication du roi Albert II. On sera plus proche de la vérité en disant que le président Mettens ne voulait pas reconnaître ouvertement que de solides réticences s’étaient manifestées à l’égard de son plan de réformes.

La catastrophe sera-t-elle évitée ?

On peut donc s’attendre à une suite dans des délais relativement rapides. Les personnels ont senti une forte pression et certains ont pu craindre pour leur carrière. On alla jusqu’à refouler un ancien directeur de l’une des institutions concernées désireux d’assister à une réunion d’information organisée par le Conseil bruxellois des musées. D’autres furent admonestés parce qu’ils avaient parlé avec des manifestants venus réclamer contre la fermeture du musée d’Art moderne. Mais l’espoir renaît dans les institutions. Les langues se délient aussi, rassurées qu’elles sont sans doute de constater qu’elles n’étaient pas seules à mesurer l’inanité des mesures annoncées. Ce stade de la crainte semble maintenant dépassé puisque on a pu lire dans la presse que seul un (ou deux ?) directeur sur les dix institutions avait finalement accepté de souscrire à la note de Mettens destinée à présenter l’ensemble du projet du gouvernement. Il se dit que les directions de la Bibliothèque royale et des Archives générales du Royaume, en nous limitant bien entendu aux établissements à vocation culturelle, ne se montreraient guère transportés d’enthousiasme, eux non plus, par les projets qu’on veut leur imposer.
Nous évoquions plus haut l’écho qui nous est parvenu du souhait du ministre Courard de mettre fin aux remous créés par les mauvaises réformes que voudrait imposer son président de la Politique scientifique fédérale. C’est une raison d’espérer que la catastrophe annoncée est peut-être en passe d’être évitée.

A N N E X E : Transcription de l’interview de Michel Draguet sur Musiq 3 (Rtbf) le 24 octobre 2012, concernant le futur musée « Fin de siècle »   (…)


Denis Coekelberghs, 
 La Tribune de l’Art, jeudi 10 octobre 2013

 

Notes

1. On verra dans le document publié en annexe ci-dessous, dans le paragraphe titré « Les travaux de désamiantage : aucune perspective de réouverture », comment M. Draguet essaie de justifier la permanence dans sa propre maison de ce gros chantier à l’abandon. Ne s’agit-il pas d’un aveu d’inefficacité ?

2. Sur le site des Musées royaux, on apprend que la « Fin de siècle » couvre une période allant de 1865 à 1914… , soit 49 ans. On peut se demander comment, dans cette vision des mouvements artistiques, situer l’Art Nouveau auquel Michel Draguet voudrait consacrer un musée séparé. Le lecteur que ces questions de sémantique intéresse pourra enrichir sa réflexion dans l’ouvrage de Debora L. Silverman, Art Nouveau in Fin-de-Siecle France : Politics, Psychology, and Style (Studies on the History of Society and Culture), University of California Press, 1992.

3. Voir dans le document publié en annexe ci-dessous, dans le paragraphe titré « Les esquisses de Rubens et les collections d’art moderne : le désintérêt », les propos de Draguet qui esquive la question.

4. (…)

5. (…)

6. (…)

7. Voir la relation des actions contestataires et les communiqués diffusés par l’association Musée sans Musée sur son site.

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