Un sous-développement culturel organisé ?

Coups de griffes

Nos grands musées vont mal. La fermeture brutale du Musée d’Art moderne depuis février 2011 n’y est pas pour rien et la situation ne semble pas devoir s’améliorer. Il est intéressant, pour s’en convaincre, d’analyser l’éditorial de la brochure « Museum Life », signé par Michel Draguet, « Directeur général des Musées royaux des beaux-arts de Belgique et Directeur général a.i. des Musées royaux d’art et d’histoire » (pour ceux qui n’auraient pas tout compris : Musée d’art ancien « et moderne » / Musée Magritte / Musée Antoine Wiertz / Musée Constantin Meunier / Musée du Cinquantenaire / Musée des Instruments de musique / Porte de Hal / Musées d’extrême-Orient à Laeken… !)La presse, remarque Michel Draguet, s’est fait l’écho des projets et travaux menés au sein des Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique et des retards engendrés par les mesures budgétaires qui ont paralysé le fonctionnement de l’Etat fédéral. (…Mais) des signaux positifs témoignent du bien-fondé de la réforme globale menée à l’échelle de la Politique scientifique fédérale (qu’il a lui-même suggérée…). L’avis positif – quoique circonstancié – remis par l’inspection des finances quant à l’installation dans les anciens magasins Vanderborght des collections allant de 1914 à aujourd’hui, ouvre des perspectives sur lesquelles il convient de revenir ici. Et Michel Draguet d’évoquer la « saturation » du site du Mont des Arts qui implique, estime-t-il, le nécessaire déploiement du musée d’art moderne hors du site historique. Il se questionne pourtant : Pour aller où ? Pour répondre à quelle mission ? (…) question d’autant plus cruciale que les attentes qui reposent sur le musée sont grandes. Et que si d’aucuns pensent qu’un musée peut changer la société, je crois au contraire que le trop plein d’aspirations dont on chargera le musée tuera inévitablement celui-ci (ah bon ? – n.d.l.r.). Rappelons ici que celui qui nous parle, ce « je », c’est bien Michel Draguet, un directeur de musée.

Il met cartes alors sur table et insiste : « Un musée, fut-il « moderne » et «contemporain », est aussi une entreprise qui doit capter un public dont on sait qu’il est aussi exigeant que capricieux ; peu mobile et effrayé par toute sortie des chemins balisés » (merci pour cette appréciation, pour ce peu d’estime pour le public concerné…). (…) Qu’on rêve de dynamiser tel quartier ou telle zone, il faudra intégrer les paramètres économiques qui détermineront la viabilité… » Suivent d’autres considérations à propos de l’éventuelle installation dans les magasins Vanderborght, proche de cette… Grand-Place qui reste le pôle magnétique de la politique touristique de notre capitale » et de ce « Museum Miles qui doit permettre de passer d’un musée à un élément du patrimoine architectural tout en gravissant la pente si dissuasive du Mont des Arts ». Michel Draguet est de plus en plus clair : le public qu’il recherche est dorénavant désigné, visé, et c’est bien le « touriste » ! Au moins il dépense.

Donc, Les magasins Vanderborght seront un premier pas dans la construction de ce chemin du patrimoine qui, de la Grand-Place au Mont des Arts et de ceux-ci au Cinquantenaire… poursuit Michel Draguet qui évoque pourtant… « un enjeu majeur dont la réussite dépendra de l’originalité du contenu de ce musée qui n’aura pas l’outrecuidance de se vouloir « moderne » – y eut-il jamais un art moderne en Belgique ? – et ne se résumera pas à n’être que contemporain – pris pour sa valeur chronologique primaire ». Comment peut-on vouloir un musée d’art moderne auquel on ne croit pas, l’espérer « original » alors qu’il suffirait de le penser « de qualité » ? Il promet de revenir sur ces questions dans le prochain numéro de sa revue. Sans doute pour tenter de convaincre à nouveau du bien-fondé d’une forme de culture à deux vitesses.

Favoriser l’accès aux musées ? À la culture ? Bernard Hennebert (Consoloisirs), dont on connaît l’activité en ce domaine – notamment pour la gratuité du premier dimanche du mois en Communauté française – doit se dire que ce qui est donné d’une main est souvent repris de l’autre… Le gouvernement fédéral et les ministres qui se sont succédé à la tête du secteur portent évidemment (ils ne sont pas les seuls) une responsabilité dans cette situation qui lèse surtout les publics les plus fragiles, les jeunes, les personnes âgées ou à faible revenu, les demandeurs d’emploi, les personnes handicapées.

Aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, depuis mai 2009 (citons Bernard Hennebert), le ticket « Musée d’Art Ancien et Musée d’Art Moderne » est passé de 5€ à 8€ pour une offre moindre, les œuvres de Magritte étant dorénavant regroupées dans un «musée» séparé, spécifique. En 2011, avec une offre muséale réduite à nouveau de moitié par la fermeture brutale du Musée d’Art Moderne, il eût été juste de ramener à 4€ le prix d’entrée au seul Musée d’Art Ancien ! Au Musée des Beaux-Arts de Rennes, par exemple, des salles étant fermées pour travaux, le prix d’entrée a été ramené de 4,45€ à 1,05€.

Mais à Bruxelles, les 8€ restent dus et, de manière générale, les réductions et gratuités en prennent un coup ! L’entrée était gratuite pour les jeunes de moins de 18 ans : seuls les moins de 6 ans (six !) profitent désormais de cette mesure. C’est 2€ de 6 à 18 ans. Passe aussi à la trappe la gratuité mise en place en 2009 pour les demandeurs d’emploi, ainsi que pour les personnes handicapées avec accompagnateur. La réduction aux + de 60 ans n’ira plus qu’aux + de 65 ans ! Sans explication ni concertation alors qu’un débat citoyen aurait pu se tenir avec les usagers culturels du service public. Des évolutions analogues se retrouvent dans les nouvelles tarifications d’autres institutions fédérales : Musée Magritte, Musée des Instruments de Musique, et autres. Pour qui sont ces musées que l’on ne saurait voir… ?

Concrètement : il y a quelques jours, une de mes amies à qui j’avais parlé de « Kandinsky et la Russie » une exposition aux MRBAB, m’a demandé si l’idée était bonne d’y emmener son frère, qui devait lui rendre visite à Bruxelles. Conçue et réalisée par la directrice adjointe du Musée d’Etat russe de Saint-Petersbourg, insistant sur le contexte et la relation avec d’autres artistes, tels Arnold Schönberg, Michail Larionov, Natalja Gontcharova, Kazimir Malevitch, l’exposition est intéressante sur le plan didactique. Quoique la période envisagée soit courte – elle s’arrête avant le Bauhaus -, elle est indéniablement belle.

Ne connaissant pas l’intérêt du frère de cette amie pour le surgissement de l’art non-figuratif à cette époque (1901 – 1922), je lui donne les arguments positifs, mais je la mets aussi en garde car elle n’est pas particulièrement riche et le prix d’entrée (guichet séparé, en relation avec la présence de Brussels Major Events asbl ?) qui est de 13 ou 14,50 euros en semaine (pas donné…) passe à 17,50 euros en week-end ! L’amie a renoncé. Je la comprends.

Où se niche donc la démocratie culturelle ? Et qui, désormais, parmi les politiques, s’en préoccupe ? *

Georges Vercheval, La Lettre de Culture et Démocratie, n° 67, 6/6/2013

* notons que le 22 mai dernier, Madame Muriel Gerkens, députée fédérale, a interpellé Monsieur Philippe Courard, Secrétaire d’Etat, à propos de la modification des tarifs fédéraux en ce domaine, considérant dans sa conclusion qu’une telle mesure était « anti-sociale, et un frein à l’accessibilité de la culture ».

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Culture et Démocratie, Dans la Presse & les Media, Humeurs, Institutions & associations culturelles, Uncategorized

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s