Michel Draguet: « Je suis un peu surpris que ces gens considèrent que ce musée est leur musée. »

Interview de Michel Draguet, Directeur général des Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique.

Michel Draguet : Mon but est de construire un nouveau bâtiment. Mon rêve personnel, c’est d’organiser un concours d’architecture et d’occuper dans Bruxelles un site emblématique pour proposer un bâtiment pour l’art d’aujourd’hui et d’hier. Si on ne peut arriver à ce résultat-là, la solution de replis, consiste à dire qu’il y a peutêtre des bâtiments emblématiques et sous exploités avec une forte visibilité dans lesquel on pourrait installer un musée d’Art Moderne. Et si véritablement il n’y a pas de solution, je peux toujours dédicacer des espaces, fermés pour désamiantage depuis 2004. On donnera une urgence à ce chantier là pour y mettre l’art du XXe siècle et on reviendra à la situation ancienne. Mais pour moi, un Musée d’Art Moderne qui n’a pas son entrée propre, qui est enterré au niveau de la place du Musée sous huit niveaux, ce n’est pas l’image de l’art moderne aujourd’hui. La société a changé. Ce que Philippe Robert Jones a voulu réaliser et qu’il n’a pas pu réaliser, aujourd’hui on pourrait le réaliser. Pourquoi se contenter d’un compromis douloureux ?

Vous voulez en fait mettre le doigt sur la problématique actuelle ?

 J’y suis bien arrivé (rires). Oui, parce que la problématique actuelle n’est pas satisfaisante, le 19e fonctionnera mieux parce qu’on lui donnera un côté synestésique. On va transformer le puits de lumière en un espace de projection. L’art d’aujourd’hui mérite un bâtiment emblématique, j’en suis personnellement convaincu.

On vous taxe facilement de 19eiste, c’est une étiquette que l’on vous colle depuis longtemps. Pourquoi ce manque d’amour vis-à-vis de l’art d’aujourd’hui ?

Il faut dissocier les choses, je suis un peu surpris que vous me parliez de manque d’amour par rapport à l’art d’aujourd’hui. Depuis que je suis arrivé dans ce musée, je n’ai pas arrêté d’acheter de l’art d’aujourd’hui. J’ai travaillé avec Thierry De Cordier pour faire entrer une de ses oeuvres, j’ai un projet avec Jan Fabre. Je ne suis pas un spécialiste de l’art d’aujourd’hui, ce n’est pas la même chose. Je publie abondamment sur l’art qui va de 1880 à 1960, de Knopff à Marcel Broodthaers. J’ai travaillé sur Cobra, j’ai publié un livre sur Alechinsky. On ne peut pas dire que je n’aime pas les artistes d’aujourd’hui. Je ne suis pas un spécialiste de la création contemporaine, il y a des choses que j’aime et d’autres que je n’aime pas, mais je n’ai jamais articulé mon propos en “l’art d’aujourd’hui, par opposition à…” Il y a des artistes aujourd’hui qui sont bien moins intéressants que James Ensor et ils y en a peut-être qui sont plus intéressants. Je n’ai pas un jugement qui est lié à une période chronologique. Je dis simplement que depuis que je suis arrivé, j’ai suivi les propositions d’acquisitions et j’en ai édifié moi-même, comme Thierry De Cordier, Jan Fabre, parce qu’il y a un certain nombre d’artistes qu’il faut faire entrer dans les collections et qui n’y étaient pas. Ce qui était regrettable. Alors aujourd’hui, le « dixneuviemiste », ce n’est pas lui qui a voulu placer la collection du 19e. J’ai voulu placer cette collection dans un endroit vis-à-vis duquel notre collection d’art du XXe, à partir de 1914 jusqu’à aujourd’hui, avait moins de possibilité de se déployer en phase avec un bâtiment. Ce que j’espère c’est de pouvoir créer un bâtiment qui soit aussi un bâtiment d’aujourd’hui.

Vous pensez à un musée d’Art contemporain pour Bruxelles ?

Non, un musée qui commencerait en 1914 et qui irait jusqu’aujourd’hui. Je suis hostile à l’idée d’un musée d’art actuel. L’art actuel est quelque chose qui se fait et la construction d’une collection, sauf si la collection est la mémoire des événements et des actions qui sont entreprises dans ce lieu, ça me semble très compliqué. Qui peut juger aujourd’hui de ce qui va rester de l’art, de la création actuelle et qui va devenir l’art des années 2010 dans un siècle ? Il ne faut pas non plus négliger le coût exorbitant de la création actuelle. Il y a là un débat qui vise à dire qu’un musée d’art actuel, c’est un lieu devie. Ca a du sens si on l’épaule et si on l’enracine dans une collection qui part avec l’art moderne et qui développe cette notion d’Art moderne. Je trouvais que le musée d’Art moderne dont nous disposions n’était peut-être pas l’endroit idéal et qu’au contraire, pour Bruxelles, capitale européenne et fédérale, il aurait plus de sens en étant présenté dans un bâtiment contemporain.

Avez-vous un message à donner à tous ces gens qui se déplacent tous les 1er mercredi du mois pour manifester ?

Je vais les recevoir ce mercredi en leur expliquant que je suis un peu surpris que ces gens considèrent ce musée comme leur musée. En dehorsdes enseignants qui viennent avec leurs élèves, je me demande si les autres viennent régulièrement ici et s’ils ont une idée de ce qu’était le musée. Lorsqu’on a critiqué André Malraux parce qu’il voulait mettre un plafond peint par Chagall dans ’Opéra de Paris, il a dit, « moi je suis prêt à discuter avec tous ceux qui sont contre mais à partir du moment ou ils me font la description de ce qu’était l’ancien plafond ». Bien souvent dans la description on réagit sur des choses purement épidermiques. J’ai demandé un travail aux archivistes qu’on mettra on ligne qui va montrer la réaction hostile à l’ouverture du musée d’art moderne. Le but est de développer une vision qui essaye de profiter du mementum actuel pour créer à Bruxelles un nouveau musée d’art moderne et contemporain.

 À Liège le Mamac va faire place à un CIAC ? Qu’en pensez-vous ?

Par principe, je ne rejette pas le changement pour le changement. Je peux comprendre qu’on veuille concentrer les musées en faisant une sorte de polarité de musées parce que l’on se rend compte que c’est ce que les visiteurs demandent. Est-ce que le site du Mamac, par sa localisation, se prête mieux à l’organisation de grandes expositions ? Personnellement je ne réagirais pas d’une manière hostile par principe. A partir du moment où on a un projet, ça vaut la peine d’essayer.

Le problème c’est le manque de direction artistique. C’est entrevu comme un lieu qui servira aux expos « toutes boîtes », ce qui amènera plus que probablement une dérive commerciale.

Je sais que je suis souvent accusé de dérive commerciale. Il ne faut pas rire, ce n’est pas mon objectif. Je ne parle pas du Musée de la fin de siècle en parlant d’objectif de résultat. Mon idée est de dire qu’à partir des collections fédérales, que l’on va décloisonner, on va pouvoir créer des récits qui vont parler aux visiteurs d’aujourd’hui. Je pense notamment aux plus jeunes. Ce n’est pas ça la commercialisation de l’art. On me critique parce que je dis que ça contribue à une économie de la connaissance qui à l’échelle d’une ville comme Bruxelles passe aussi par le tourisme. Pourquoi faudrait-il avoir une attitude méprisante par rapport au tourisme à partir du moment où ce que l’on propose a une consistance et une cohérence et est fondé sur un discours muséographique et muséologique ? Il n’y a rien de pire que de dire : « nous, on ne veut pas que ça bouge ! ». Il faut que les choses bougent parce que les publics bougent. Pour moi, le paradoxe du musée aujourd’hui, c’est qu’on y engouffre des moyens technologiques – I Pad, androïdes, tablettes graphiques -, mais le vrai public du musée, celui grâce auquel il vit, a plus de 55 ans. Ces personnes vivent déjà dans une sorte de replis, de fracture par rapport au numérique. On pense à une nouvelle technologie, mais cette technologie n’est pas en phase avec la réalité du public.

 Mais il faut aussi sauvegarder un discours sur la mémoire. En évacuant l’art moderne, vous faites un trou entre le 19e et le 21e.

Je n’évacue pas l’art moderne. Je parle du 19e parce que c’est le point de naissance du musée, que ce musée a connu toute une histoire, une évolution et qu’aujourd’hui, il faut articuler le monde du musée pour qu’il corresponde à des récits. Que nous offrions le récit de l’art moderne, mais qu’il soit structuré de la manière dont on conçoit un récit aujourd’hui. Donc je n’ai aucune intention d’occulter l’art moderne. Depuis que je suis enfant, j’ai toujours vécu dans ce Musée d’art moderne.

Et la collection que devient-elle ?

Dans le pire des cas, elle reviendra dans ce qui était une logique qui était interne au musée. Je veux aujourd’hui poser les questions, le débat sur la création d’un nouveau bâtiment dans Bruxelles. Créer un nouveau musée qui permettra de construire, constituer le récit de l’art moderne aujourd’hui dans un bâtiment adéquat.

(…)

Propos recueillis par Lino Polegato. © Flux News 55.  avril-mai-juin 2011

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