Circulez, on ferme !

Bruxelles, MUSEE D’ART MODERNE 

 Le 28 février dernier, Bernard Villers publiait, via le net, une lettre ouverte titrée « La mort d’un musée ». Dans celle-ci, il informait que le Musée d’Art moderne, fermé depuis le 1er février pour travaux,ne serait pas rouvert. Il sera remplacé par un « Fin de siècle Museum » consacré au 19ème siècle. Il appelait à un rassemblement dans le hall du musée pour manifester notre indignation, communiquer et chercher les moyens de contrer ce projet.

Le mercredi 9 mars, nous étions près de 300 pour recevoir des explications, protester et échanger nos avis. Parmi nous, beaucoup d’artistes, certains représentés dans les collections comme Walter Swennen et Ann Veronica Janssens, des galeristes dont Albert Baronian, et de nombreux  acteurs du monde de l’art. Dans la foule, Bernard Villers, Bernadette D’Haeye, Catherine Fache, Daniel Locus et Etienne Wynants expliquaient les tenants et aboutissants de l’affaire. Ils ont depuis pris l’appellation « MsM/MzM »1 . L’événement a été bien couvert par la presse écrite, la télévision et la radio et rendez-vous a été pris pour le premier mercredi d’avril à la même heure, au même endroit.

Entretemps, épaulés épisodiquement par des sympathisants, le noyau de base a commencé à s’organiser : rédaction d’une pétition, mise en place d’un site web, documentation sur la problématique du Musée d’art moderne. D’autres réactions ont vu le jour comme l’interpellation de la ministre de tutelle du musée, Sabine Laruelle, par Richard Miller le 30 mars.

Du côté du musée lui-même, une sélection d’oeuvres des 20ème et 21ème siècles est visible depuis le 25 mars et jusqu’au 26 juin dans le Patio du musée. Il faut pourtant bien constater que si cette exposition temporaire témoigne de la qualité de la collection du musée, son accrochage ressemble à celui d’un musée vieillot et poussiéreux.

Enfin, sans préjuger de ce qui adviendra, cette histoire aura au moins l’avantage de mettre sur la place publique toute la problématique du musée aujourd’hui et de celui-là en particulier : son rôle, sa place, le rapportdu pays à la création contemporaine, la relation entre les pouvoirs publics et les fonds privés, etc. Elle pose aussi la question du pouvoir et de la démocratie dans le domaine culturel.

La saga du Musée d’Art Moderne de Bruxelles

De manière générale, une grande confusion règne entre le rôle que doivent jouer les centres d’art et les musées. Le centre d’art doit proposer des expositions temporaires, des conférences, des débats, des projections, ils ne possède pas de collection permanente. Le musée a un rôle scientifique et éducatif précis à jouer : il doit conserver et diffuser les oeuvres qui appartiennent à l’instance dont il dépend.

Lors du rassemblement du 6 avril, Isy Fiszman a distribué une lettre de Marcel Brodthaers datant du 7 septembre 1968 qui annonce l’ouverture du « Département des Aigles » du Musée d’Art Moderne. On peut y lire : « Les travaux sont en cours; leur achèvement déterminera la date à laquelle nous espérons faire briller, la main dans la main, la poésie et les arts plastiques ». Une subtile façon de rappeler que le concept même de Musée d’Art Moderne à Bruxelles a toujours désigné le gouffre qui sépare les artistes et les décideurs publics.

Dans le cas qui nous occupe, l’histoire de ce musée est une véritable saga dont je ne tracerai ici que les grandes lignes. Avant 1959, les oeuvres du 20ème siècle se trouvaient dans le musée d’art ancien, dans des salles qui étaient appelées « les musées modernes ». Elles ont été fermées en 1959 lorsqu’on a fait les grands chantiers du Mont des Arts : la construction des archives de l’Etat, de l’Albertine, etc. Les projets architecturaux se sont succédés et se sont heurtés au conservatisme ambiant : un refus de voir un bâtiment moderne place Royale. On a gardé la façade néo-classique et construit derrière elle le Musée d’Art Moderne avec son fameux « puits de lumière ». Son ouverture a eu lieu en 1984, soit 25 ans après sa fermeture. Voilà qui n’augure rien de bon dans la situation actuelle ! Il faut dire que ce musée était mal aimé : relégué sous terre, laissé pour compte. Michel Draguet a raison de dire qu’il n’était visité que par des groupes scolaires. Peu d’entre nous y emmenaient des amis étrangers de passage et tout le monde se lamentait sur l’absence d’un musée d’art moderne et contemporain digne de ce nom dans la capitale de l’Europe, mais il existait.

L’étendue des fonctions et la personnalité de Michel Draguet interviennent aussi dans ce débat. Nommé en 2005 à la tête des Musées royaux des beauxarts, et depuis l’été dernier, directeur ad intérim des Musées royaux d’art et d’histoire (le Cinquantenaire). Son nouveau projet en bénéficie d’ailleurs puisqu’il va y intégrer la collection Gillion-Crowet, une dation dont le prestige va rejaillir sur le « Fin de siècle Museum ». Depuis qu’il est à la tête des Musées des beaux-arts,

Michel Draguet a déjà réalisé un de ses rêve : le Musée Magritte (voir encadré). Réalisé avec l’intervention d’un sponsor privé, le groupe GDFSuez, il est devenu dès son ouverture un must touristique à Bruxelles. Le risque est grand de voir le « fin de siècle Museum » emprunter les mêmes voies : une scénographie autoritaire qui permet d’accumuler un maximum d’images en un minimum de temps, un gardiennage privé, des produits dérivés, etc. D’autre part, multiplier ainsi les musées permet de multiplier les droits d’entrée : il est actuellement de 8€ pour le musée des beaux-arts (désormais sans l’art moderne) et de 8€ pour le musée Magritte. Michel Draguet partage avec d’autres une conception du musée comme espace appartenant à l’industrie culturelle et sa visite comme une étape touristique. Si cette conception semble réaliste, elle laisse de côté la contemplation des oeuvres (impossible au milieu d’un parcours prédéfini et encombré) et leur étude. Pourtant, il revendique, avec raison, le caractère scientifique de sa fonction. On le voudrait irréprochable sur ce terrain. Or, entre novembre 2008 et janvier 2009, une sonde mesurant les conditions climatiques dans les réserves était défectueuse, cela a provoqué des dégâts très importants sur une centaine d’oeuvres du Musée d’Art ancien. On trouve aussi des artistes importants, présents dans les collections, sur lesquels il n’existe aucune monographie.

Si la fermeture actuelle pouvait conduire à la construction d’un nouveau musée d’art moderne et contemporain, avec une vie bouillonnante, des cycles de conférences, des colloques, une bonne bibliothèque spécialisée ouverte à tous (ce qui manque cruellement à Bruxelles), si l’avis de toutes les personnes concernées (les artistes, les enseignants, les étudiants, les chercheurs, les amateurs et les visiteurs) pouvait être pris en compte et si tout cela pouvait se réaliser dans des délais raisonnables, alors la fermeture actuelle, en ayant provoqué le débat et le désir d’information, serait une bonne chose. Si une solution provisoire, permettant l’accès aux oeuvres était mise en place entretemps, nous nous réjouirions. En attendant, il reste à signer la pétition de « MsM/MzM », à venir nombreux tous les premiers mercredis du mois (jour où le musée est gratuit) pour affirmer notre mécontentement, discuter et visiter le musée…

Flux News, Colette Dubois, n°55, avril-mai-juin 2011

1 Pour « Musée sans musée/Museumzonder museum »

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