La mort du Musée (royal) d’Art moderne

A l’appel de Bernard Villers, artiste, dont le message inquiet a été largement répercuté sur la toile, quelque 200 artistes et amateurs d’art se sont retrouvés le mercredi 9 mars, à 13 heures, devant les portes des Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, puis dans le grand hall. Animés d’une colère sourde, mais bien réelle, ils contestent la décision du Directeur (absent) de l’institution, Michel Draguet, de fermer le Musée d’art moderne, dans son entièreté, d’un seul coup et sans préavis !
Une manifestation de culturels, ce n’est pas courant. Cela peut prendre des formes originales : en l’occurrence, les noms des artistes dorénavant interdits de séjour sont criés haut et fort, l’un après l’autre, et la foule y répond par un sonore « absent ! ». La liste est longue de ceux que l’on ne verra plus les œuvres avant longtemps. Bernard Hennebert, dont on connaît le récent ouvrage « Les musées aiment-ils le public ? », situe alors le propos sur la question du droit des usagers, donc sur le plan de la démocratie. A qui appartiennent les musées ? Et de quel droit augmente-t-on sans cesse le prix des entrées, effrayant les petits budgets et faisant s’accroître la proportion de touristes (visiteurs captifs, piégés) ?
L’appel (intégral) de Bernard Villers : La mort d’un Musée / février 2011 / Bruxelles
« Le musée d’Art Moderne est fermé depuis le premier février 2011, sine die et sans alternatives. Sans alternatives ? Que non ! Après une année de travaux et de rénovation des anciens locaux, on le remplacera par un Musée Fin de Siècle, le Musée 19, le musée de la fin du XIXe. Et ça va marcher ! C’est sûr.
C’est le croquemitaine de la place Royale qui, avec son sourire « jugendstil », sa voix fleurie et la ferronnerie de ses arguments, nous l’a annoncé lors de sa conférence de presse à laquelle je me suis présenté sans être invité. Il l’a annoncé sans gêne aucune car, cher(e)s ami(e) de la presse nationale… on montrera bientôt un grand Alechinsky de la collection dans un musée d’Anvers et des œuvres du Musée d’Art Moderne quelque part en Asie… On croit rêver et on rêve, car on part aussitôt avec nos amis, nos étudiants, nos visiteurs à Anvers pour voir notre Alechinsky puis à Taipei pour découvrir nos chefs-d’œuvre enfin sortis de leurs réserves.
Voici donc la vision futuriste du très passéiste et très conservateur Conservateur Dragonnet. Et paradoxalement ce Conservateur très conservateur est l’ensevelisseur d’un art présent, qu’il aurait pour mission de présenter, un art appartenant à tous les habitants de la Belgique ou à tous les visiteurs du monde. Après les rêves, la fin des illusions. L’Art c’est l’Art-gent. On le voit, on l’entend : le grand Braconneur du Musée est au service des maîtres du marché, un agent de la finance, un sujet de l’audimat, du tourisme bêlant avide de dollars. Et là on l’aime. Hélas ! Il a fait ses preuves. Le musée Magritte ne désemplit pas. Pauvre Bruxelles ! Cette « capitale » de l’Europe sera donc la première capitale de l’Europe sans un musée d’art moderne ! INDIGNONS-NOUS !
Je crois, dans un premier temps, qu’il faudrait ameuter les artistes du pays ou de passage par chez nous, les enseignants, et tant de gens qui sont ou qui pourraient être concernés par les jeux et les enjeux de l’art. Or, on peut le constater, la mise à mort du musée s’est faite en catimini. AMEUTONS !
L’absence d’un Musée d’Art Moderne est intolérable. Il faut un Musée d’Art Moderne.
Le Musée nous appartient. Que faire ? Des communiqués de presse ? Oui. Des tracts ? Des affichettes ? Oui. Des performances ? Oui. Des perturbations ? Oui. Des interventions. Des explications. Des interrogations. Des contradictions. Des suspensions. Des affirmations…Oui. COMMUNIQUONS !
Je propose à mes amis-amies-artistes et aux amies amis de mes amies-amis-artistes de nous retrouver à l’entrée du Musée 3, rue de la Régence, 1000 Bruxelles, le mercredi 9 mars à 13 heures et de discuter le coup afin de convenir d’actions diverses ou d’une grande action.
DISCUTONS ! »
Nous étions 200 à l’avoir entendu, et à vouloir poursuivre !
Cependant, à l’entrée du hall, des membres du personnel distribuent gentiment le numéro de mars de « l’Agenda et la Lettre aux amis » des Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique qui vient opportunément de sortir… Dans son éditorial Michel Draguet, directeur des Musées, ne nie pas les faits. Au contraire, sans doute assuré du soutien de son pouvoir de tutelle (la ministre de la politique scientifique Sabine Laruelle, le musée se situant au niveau fédéral) il assume : « (…) la fermeture du musée d’Art moderne survenue au premier février marque donc une nouvelle étape qui nous conduira en février 2012 à inaugurer notre « Fin de siècle Museum » qui s’imposera comme un des fleurons de notre patrimoine » (notons quand même le mot « survenue », comme s’il s’agissait d’un décès, ou d’un accident…). Michel Draguet annonce alors le dépôt de la collection Gillion Crowet qui en sera un des points forts, et envisage les relations qu’il pourra nouer dans ce musée ‘fin de siècle’entre l’impressionnisme, le symbolisme, les arts décoratifs, l’Art nouveau, La Monnaie wagnérienne, etc. avant « d’aborder le revers de la médaille de ce programme : la fermeture du Musée d’art moderne induit l’occultation pour un certain temps des collections d’art des XXe et XXIe siècles qui ne disposeront plus de cimaises. Je sais que cette décision soulèvera des oppositions d’autant plus légitimes que je ne puis aujourd’hui donner d’emblée une date pour la réinstallation de ces collections… ». Qui ne disposeront plus de cimaises. Pour un certain temps. Indéfini ! Dans une ou deux générations ? Ce nouveau musée encore à trouver. A construire. Mais, assure-t-il, les œuvres continueront à vivre, étant prêtées ici et là. Il nous reste donc à aller les voir au Fine Arts Taipei Museum !
La Lettre de Culture et Démocratie. Georges Vercheval. n°52. 18 mars 2011


http://www.cultureetdemocratie.be/fr/outils/lettre/index.html#a9

					
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